• Représentation de personnalités controversées dans l’espace public – quel paysage commémoratif pour la Suisse ? / 01.11.2021

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  • Claire R. - Guide en Route
  • Une nouvelle offre à Genève, intitulée « Les élites locales et la fabrique des inégalités, parcours guidés entre histoire et mémoire », propose d’aller à la rencontre des bustes de personnalités historiques locales commémorées dans l'espace public qui ont contribué à la construction des inégalités à travers les discours discriminatoires, allant du racisme au sexisme en passant par le validisme et le classisme aux 19e et 20e siècles. Claire nous propose de poursuivre la réflexion en posant la question du sort de ces personnages dans l’espace public.

    Le 8 juin 2020, je publiais sur ma page Facebook le commentaire suivant : « Colston est tombé à l'eau à Bristol, qui est chaud pour faire subir le même sort à de Pury ? », accompagné d’une émission radio concernant « La face noire de Neuchâtel ». Le même jour, Le Collectif pour la Mémoire déposait à la chancellerie communale une pétition munie de plus de 2500 signatures pour demander le retrait de la statue de David de Pury.

    Cet appel à déboulonner des statues érigées en l’honneur de personnalités controversées, du fait de leurs activités coloniales, esclavagistes et/ou pour la diffusion de théories racialistes, sexistes et/ou validistes, a suscité un débat l’année dernière, revivifié notamment par le mouvement global Black Lives Matter. Certain·e·s, comme l’historien Nicolas Bancel(1), considèrent que « déboulonner les statues, c'est un peu effacer l'histoire ».

    Pour Mohamed Mahmoud Mohamedou, professeur d’histoire internationale à l’IHEID, la question du paysage commémoratif concerne plus la démocratie que l’histoire, et il ajoute : « une statue c’est une célébration, c’est quelque chose qu’on élève de plus, donc qu’est-ce qu’une communauté veut reconnaître ? ». Dans ce sens, il me semble que l’on se doit d’écouter et de ne pas minimiser le vécu d’une partie de la population qui fait état de son insécurité lorsqu’elle marche dans des rues qui portent les noms « de criminels, de personnes racistes, esclavagistes, de colons » et qui parle d’une forme de « violence au quotidien »(2). Des étudiant·e·s noir·e·s ont aussi partagé l’impossibilité de « sentir [leurs] intérêts protégé·e·s par un établissement [l’Université de Genève] dont les agissements minimisent le racisme scientifique et ses conséquences, encore bel et bien réelles »(3).

    Toutefois, certain·e·s pourraient se demander pourquoi des statues que personne ne remarque ou la nomination de bâtiments et de rues posent-elles problème ? Pour réitérer les propos de Mohamed Mahmoud Mohamedou en d’autres termes, il est question ici de choix, par rapport à notre mémoire collective, à notre patrimoine, c’est-à-dire à notre identité collective qui est intrinsèquement liée à des valeurs communes. Bien que la Suisse n’ait pas formellement participé à l’entreprise impérialiste et coloniale, fait sur lequel on aime insister et qui nourrit notre imaginaire collectif, on ne peut pas en dire de même des individus helvétiques de l’époque. En effet, des recherches académiques(4) sont menées depuis une quinzaine d’années pour clarifier et faire lumière sur leurs activités et leurs idéologies, qui s’inscrivent plus largement dans un passé colonial suisse. L’entreprise coloniale et impérialiste qui se situe à différents niveaux – idéologique, discursif, psychologique et matériel – fait partie de notre histoire. Selon la chercheuse Patricia Putschert, « comme dans le reste de l’Europe occidentale, la population suisse a appris à regarder le monde d’une manière coloniale et à se considérer comme supérieure. Cette vision raciste du monde se retrouve dans la culture populaire (…) »(5).

    Mais alors quelles solutions peuvent être apportées à la problématique du paysage commémoratif ? Comment faire face à notre passé qui a laissé ses traces matériellement mais également mentalement et psychologiquement ?

    Pragmatiquement, suite à l’appel d’une partie de la population concernant la statue de David de Pury, le Conseil communal neuchâtelois a décidé de mettre une plaque explicative concernant ses activités esclavagistes(6). À Genève, le projet 100Elles* propose de questionner la nomination des rues à travers un autre prisme, celui du genre, et a établi une liste de cent femmes qui remplissent « les critères officiels pour obtenir une rue à leur nom » et les a mises en avant dans les rues de la ville. Leurs biographies ont été publiées et des visites guidées sont organisées(7). Ailleurs, le maire de Londres a créé une commission chargée de revoir toutes les statues érigées à travers la ville. À Berlin, le musée de la Citadelle de Spandau abrite les statues qui ont été déboulonnées au XXe siècle après la Seconde Guerre mondiale. Enfin, selon l’historien Pap Ndiyae, il y a énormément de possibilités à explorer, au-delà du simple débat entre déboulonner ou non, qui seraient plus créatives et qui détourneraient le sens originel de glorification : en conservant les statues mais en les accompagnant de dispositifs, vidéos ou inscriptions par exemple, « la présence même de cette statue a plus d’intérêts mémoriels aujourd’hui que sa disparition pure et simple », à l’exemple de ce que propose Banksy(8).

    Enfin, entre celles et ceux qui craignent « l’effacement de l’histoire » et les autres qui revendiquent une justice mémorielle, il semble y avoir un consensus : la nécessité de revisiter l’histoire, d’ouvrir le débat et d’entreprendre une approche pédagogique pour que la population, notamment les jeunes, connaissent véritablement toutes les facettes de leur histoire et de ses implications aujourd’hui.

    Poursuivant les mêmes objectifs, « Dialogue en Route » vous propose un nouveau parcours à Genève, intitulé « Les élites locales et la fabrique des inégalités », qui s’intéresse dans une première visite à certaines figures de la Genève internationale et dans une seconde aux savants genevois, qui ont des monuments à leur nom et qui ont contribué au façonnement des inégalités.  


    (2) Émission Infrarouge de la RTS Films, rues, statues, le grand déboulonnage ? (17.06.2020)

    (3) Propos tirés de la pétition lancée par le Collectif pour une réflexion décoloniale de Genève, qui demandait à ce que le buste de Carl Vogt, théoricien racialiste, sexiste et validiste, soit déboulonné et que le bâtiment de l’Université de Genève, inauguré en 2015 (!) sous le nom de Carl Vogt, rebaptisé.

    (4) Voir Patricia Purtschert, Harald Fischer-Tiné, Hans Fässler, Andreas Zangger, entres autres. Voir aussi les ouvrages La Suisse et l’esclavage des Noirs (2005) et La Compagnie genevoise des Colonies suisses de Sétif (1853-1956). Un cas de colonisation privée en Algérie (2006).

    (6) L’« homme d’affaires » neuchâtelois du XVIIIe siècle aurait, selon l’historien Christophe Vuilleumier, monté des négoces à Lisbonne et à Londres en finançant des bateaux qui auraient déporté jusqu’à 45'000 personnes du continent africain vers les Amériques. Voir émission Forum de la RTS Le grand débat - Que faire de notre passé colonial ? (17.06.2020)

    (7) Site web du projet 100Elles*

    (8) Émission La Matinale de la RTS avec Pap Ndiaye (25.03.2021)


    Image de ©Banksy : La statue d’Edward Colston, un esclavagiste notoire du XVIIe s., a été déboulonnée et jetée à l’eau le 7 juin 2020 par des participant·e·s à une marche Black Lives Matters à Bristol. L’artiviste Banksy, en réponse aux débats entourant cet évènement, entre celles et ceux qui argumentaient pour le maintien de la statue et celles et ceux qui soutenaient son retrait, a publié sur son compte Instagram le 9 juin 2020 une solution alternative qui conciliait dans une certaine mesure les deux positions : « What should we do with the empty plinth in the middle of Bristol? Here’s an idea that caters for both those who miss the Colston statue and those who don’t. We drag him out the water, put him back on the plinth, tie cable round his neck and commission some life size bronze statues of protestors in the act of pulling him down. Everyone happy. A famous day commemorated. »

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  • Comment interroger la diversité ? Entretien avec Sandrine Ruiz / 05.05.2021

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  • Claire V. - Guide en Route
  • L’arrivée du projet « Dialogue en Route » en Suisse romande en juillet 2019 s’est accompagnée de l’inauguration de vingt offres de formation et de rencontre réparties dans les six cantons ; parmi celles-ci se trouve une station au Complexe culturel musulman de Lausanne (CCML) intitulée « Vous avez dit musulman·e ? ». Lors d’un entretien virtuel, Sandrine Ruiz, présidente de l’UVAM (Union Vaudoise des Associations Musulmanes) depuis 2018 et partenaire du projet pour l’offre en question, revient sur les raisons et motivations pour leur implication :

    « On est parti de l’idée de la diversité de la population musulmane au sein du CCML […] d’un questionnement à partir de la diversité pour donner un éclairage sur ce qu’il faudrait entendre quand on dit ‘les musulman·e·s’. Qui sont les musulman·e·s ? »

    Le CCML, fréquenté par des personnes de divers âges, parcours migratoires et origines sociales, illustre cette diversité et invite les visiteurs et visiteuses de son offre « Dialogue en Route » à s’y plonger. À travers des activités ludiques et participatives, reflet de l’approche expérientielle promue par le projet, ainsi que le matériel pédagogique qui lui est associé, « Vous avez dit musulman·e ? » déconstruit la catégorie « musulman·e » en interrogeant les stéréotypes d’apparence, mais aussi les préconceptions sur la population musulmane de la Suisse. « [La visite] permet de découvrir un lieu nouveau, rajoute Sandrine Ruiz, de le découvrir à la fois par soi-même et en groupe, avec ses propres appréciations et d’être amené‧e à discuter de l’espace à travers cette découverte. »
    Une approche réflexive qui contraste avec d’autres formats de visites qui ont pu avoir lieu : « Le centre recevait, avant covid, beaucoup de visites de gymnases, de la HEP, de classes en général. C’était des rencontres où les visiteurs et visiteuses posaient certes des questions, mais c’était quand même quelqu’un, l’imam par exemple, qui recevait le groupe et qui parlait. Alors que dans cette offre, c’est par une démarche participative des jeunes, en visite guidée par un‧e pair‧e, que les questionnements des jeunes trouveront réponse, et non par un enseignement reçu. La pédagogie de cette offre est attrayante. »

    Si la déconstruction de la catégorie musulman·e est nécessaire, c’est que, déclare Sandrine Ruiz, « souvent on a une vision très monolithique de cette catégorie. Non seulement monolithique, mais avec pas mal de stéréotypes. » C’est là un des enjeux derrière l’offre proposée au CCML : « Il y a un grand besoin d’aller à l’encontre des préjugés qui existent au sein de la société concernant les musulman·e·s ; s’ajoutent aux préjugés de mauvaises compréhensions de l’islam qui conduisent parfois à de l’hostilité. »

    La visite proposée par le CCML se dote ainsi, en plus de la transmission de connaissance, d’un rôle civique et social, s’affiliant de la sorte aux efforts des acteurs et actrices du dialogue interreligieux dont Sandrine Ruiz fait partie depuis de nombreuses années. Un engagement citoyen et pédagogique donc, qui se distingue clairement d’un enseignement catéchétique : « On n’est pas en train de toucher à la croyance, on informe le fait religieux d’un point de vue culturel, citoyen ou sociétal. La croyance est libre pour chacun·e. »
    Ainsi, la visite du CCML — comme le projet « Dialogue en Route » — souscrit aux principes de neutralité et de non-apologétisme adoptés par l’école obligatoire. « L’école n’est pas un espace où parler de religion dans le sens de croyances, mais où parler de religion avec une certaine distanciation, soutient Sandrine Ruiz. Cela permet de garder le lien avec le fait religieux, mais sans lui donner une consistance trop forte qui pourrait devenir conflictuelle. […] Par la mise en critique, l’école apporte une connaissance autour de la religion plus que sur la religion. » Une connaissance à laquelle l’offre « Vous avez dit musulman·e ? » propose d’amener les jeunes autrement : à travers la découverte d’un espace, la réflexion individuelle et collective et le jeu.

     

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  • Table ronde « Féminismes et religions » : un compte-rendu / 16.04.2021

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  • Claire R. - Guide en Route
  • Le 10 mars 2021, dans la continuité de la Journée internationale des droits des femmes, « Dialogue en Route », en collaboration avec le Cabinet ethnographique, a souhaité offrir une plateforme pour réfléchir et échanger sur la thématique de la place des femmes au sein des communautés religieuses et de la société de manière générale.

    La discussion, animée par Ophélie Jobin et Lucrezia Oberli, du Cabinet ethnographique, a réuni Julie Beniflah (juive et cheffe de projet Likrat Romandie), Sœur Adrienne Barras (catholique et membre de la congrégation des sœurs de Saint Maurice) et Gwendoline Noël-Reguin (protestante, diacre stagiaire de la Paroisse de Monthey et membre du Collectif Femmes* Valais) au théâtre de Valère à Sion pour qu’elles puissent partager leurs expériences personnelles. Miriam Amrani (musulmane et présidente de l’association Espace Mouslima) n’a pas pu être présente mais a partagé son témoignage à travers un enregistrement vidéo.

    Le titre de la table ronde, « Féminismes et religions », au pluriel, tenait à souligner qu’il existe de nombreuses postures féministes qui, sur certains sujets ayant trait aux femmes, peuvent tenir des avis divergents. Les différents rapports qu’il existe envers le(s) féminisme(s) se sont reflétés dans les définitions des intervenantes : alors que pour Miriam Amrani le féminisme peut avoir une connotation négative car il fait référence à un féminisme laïque, voire colonial, pour Julie Beniflah le féminisme n’a pas cette connotation négative. Il signifie tout simplement être une femme dans une société, décider de ce qu’on a envie de faire et y aller, sans obstacle.

    Concernant les « religions », au pluriel également, il était important de rappeler qu’il existe non seulement de nombreuses traditions mais aussi une grande diversité intrareligieuse.
    Julie Beniflah a partagé son expérience d’engagement au sein de la communauté juive de Genève, motivée par son besoin d’affirmer son identité personnelle. Elle considère que la place de la femme est plus importante que celle de l’homme dans la tradition juive, car elle serait spirituellement supérieure. En tant que femme, elle a les atouts tant de l’homme que de la femme.

    Sœur Adrienne Barras a partagé quant à elle une expérience vécue lors de la pandémie de Covid-19 : l’absence de prêtre pour présider les célébrations eucharistiques et les messes, même lors des célébrations de Pâques l’année dernière, a suscité beaucoup d’innovations et de créativité. Les sœurs ont commencé à proposer des commentaires et des méditations sur la Parole, une prédication qui en temps normal est réservée à celui qui préside. Elle a également relevé le paradoxe auquel fait face l’Église catholique : alors que les femmes ont en tout temps été très actives au sein de l’Église et ont occupé de nombreux rôles, elles n’ont toujours pas accès aux décisions et manquent jusqu’à ce jour de reconnaissance. Elle souhaiterait dans ce sens que s’opère un changement de mentalité, même si elle est consciente que cela nécessiterait beaucoup de temps.

    Ce souhait était partagé tant par Gwendoline Noël-Reguin que par Miriam Amrani. En effet, Gwendoline Noël-Reguin, a affirmé souhaiter un changement dans la mentalité des gens mais pas dans l’institution protestante elle-même, qu’elle considère comme naturellement ouverte à tout le monde et où les femmes y ont une place depuis longtemps. Dans la même veine, Miriam Amrani estime qu’il faudrait travailler sur les mentalités et sur le poids des traditions culturelles qui sont très éloignées de l’islam. En citant un verset du Coran (2:187), elle a insisté sur la complémentarité de l’homme et de la femme et de la nécessité de travailler en collaboration. Ces propos appelant à un changement des mentalités ont fait écho au mot d’ouverture de la présidente d’Iras Cotis. Rifa’at Lenzin a en effet souligné que les rôles des femmes ne dépendent pas seulement des doctrines théologiques mais aussi des conditions sociales générales.

    Aujourd’hui et dans le sens commun, il semble aller de soi qu’une posture féministe ne peut être conciliée avec une appartenance et/ou une pratique religieuse. Pourtant, c’est oublier l’histoire qui démontre que les relations entre féminismes et religions n’ont pas toujours été conflictuelles. Au contraire, certains mouvements féministes, en Europe comme ailleurs, ont des racines religieuses. Selon Béatrice de Gasquet, sociologue spécialiste des études genre et des faits religieux, ce serait à partir des années 1980 qu’apparaît dans le sens commun une vision qui oppose féminismes et religions. En conséquence, cela a invisibilisé les voix qui se sont élevées et qui s’expriment toujours au sein des traditions religieuses pour questionner et agir sur la place et les rôles des femmes. Cette table ronde a permis de lever le voile sur ces réalités vécues qui défient cette opposition.

    Finalement, la valeur intrinsèque donnée à l’être humain et l’égale dignité de l’homme et de la femme que l’on retrouve dans les différentes traditions pourraient être un apport utile aux débats féministes et aux féminismes laïcs, comme l’ont relevé les intervenantes. Aussi, la nécessité d’une véritable sororité et fraternité, voire d’adelphité(1)  a été maintes fois mise en avant. Un accent a également été mis sur le besoin d’un partenariat entre les femmes et les hommes pour tendre à des relations plus équitables au sein des communautés religieuses et à plus de justice pour tout le monde dans nos sociétés.

    (Re)visionner la table ronde

    (1) « Un mot inventé, pour un sentiment à imaginer, à rêver, à réaliser, peut-être, en ce XXI° siècle. Le mot adelphité est formé sur la racine grecque adelph- qui a donné les mots grecs signifiant sœur et frère, tandis que dans d’autres langues (sauf en espagnol et en portugais, ainsi qu’en arabe), sœur et frère proviennent de deux mots différents. Englobant sororité (entre femmes) et fraternité (entre hommes), l’adelphité désigne des relations solidaires et harmonieuses entre êtres humains, femmes et hommes » définition de Florence Montreynaud, écrivaine, historienne, linguiste et militante féministe, tirée du site : https://lespotiches.com/culture/comprendre/definition-adelphite-qu-est-ce-que-c-est/ (consulté le 11 avril 2021)

     

  • Le rôle de l’éducation pour dynamiser les jeunes à forger une culture de paix / 26.01.2021

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  • Mélanie - Guide en Route
  • Qu'est-ce que la paix ? Pour beaucoup, ce terme signifie l’absence de guerre. Cependant, la paix se limite-t-elle à cela ? Comment alors surmonter les conflits et créer la paix, que ce soit entre nations, ethnies, communautés, membres de la famille ou même en soi ? Lors du forum annuel de la Geneva Peace Week 2020, des expert·e·s issu·e·s de nombreuses organisations se sont penché·e·s sur ce sujet autour de la thématique : « Rétablir la confiance après des bouleversements : les voies pour réajuster la coopération internationale ».

    Parmi les nombreuses sessions, certaines étaient focalisées sur le rôle de l'éducation dans l’établissement d'une culture de paix, mettant l'accent sur le rôle décisif joué par les éducateur·trice·s et les jeunes en tant qu'artisan·e·s de la paix.

    Premièrement, l’éducation influence grandement la croissance des jeunes : aller à l'école ne consiste pas seulement à acquérir des connaissances académiques mais devrait également permettre à l’enfant d'apprendre à vivre en société et à mettre en pratique certaines valeurs fondamentales telles que la tolérance, le respect et la collaboration. Toutefois, le concept de « paix » n’est que peu abordé, de la même manière que la résolution de conflits. Un·e enfant sur six dans le monde grandit dans une zone de conflits,  se retrouvant ainsi confronté·e à de la violence, de l’injustice et de la haine. Dans de telles circonstances, l'« autre » est perçu·e comme quelqu'un à haïr et à contrer. Dans cet esprit d’adversité et de vengeance, la violence se multiplie. Néanmoins, l’un des moyens de surmonter ce cycle de violence est l’éducation. L’ONG Local Youth Corner Cameroon en a fait usage en permettant aux enfants de communautés ennemies d’étudier côte à côte, dans la même école, leurs permettant d’ouvrir leur esprit à la tolérance et au dialogue et à apprendre à collaborer et à vivre ensemble.  De plus, l'éducation qui prend place dans les salles de classe, se repend au-delà des murs de l'institution :  les enfants ayant appris la consolidation de la paix à l'école ont rapporté ces compétences à la maison pour les appliquer dans un environnement étendu.

    Deuxièmement, les éducateur·trice·s jouent un rôle crucial par leur position en tant qu’intermédiaires entre l’éducation et les étudiant·e·s. Par ailleurs, « la façon » dont les choses sont enseignées peut avoir de plus grandes conséquences que « ce qui est » réellement enseigné. Dans ce sens, ils·elles ont la responsabilité d'être des modèles et une source d’inspiration pour leurs élèves, en enseignant le respect, la confiance, la tolérance, l’empathie, l'utilisation de termes non violents, pour créer un environnement propice au développement du bien-être, non seulement intellectuel et physique, mais aussi mental et spirituel. À cet égard, les éducateur·trice·s peuvent aider les jeunes à devenir des leader·euse·s ambitieux·euses, capables de mettre en place des projets qui remodèlent leur environnement de manière pacifique.

    Finalement, les jeunes, en tant qu’artisan·e·s de la paix, jouent un rôle considérable pour l’avenir de l’humanité. Il est de ce fait essentiel pour les enfants de comprendre leurs buts dans la vie, leurs rêves et leurs valeurs, afin de pouvoir créer la paix en eux·elles-mêmes et la répandre autour d'eux·elles. De la sorte, les jeunes se fixeront des objectifs de vie allant au-delà de leur sphère individuelle, leur permettant de vivre pour la société et le monde. En agissant au service des autres, ils·elles développeront leur cœur altruiste, nécessaire à la construction de la paix.

    En tant que jeune étudiante, je suis ressortie dynamisée des conférences de la Geneva Peace Week. À cet égard, je ressens de l'espoir et de l'inspiration pour réinventer l'éducation comme un moyen d’établir une culture de paix, en responsabilisant les jeunes à devenir des leader·euse·s prenant action pour l’humanité. En tant que jeune pacifiste et faiseuse de paix, je garde précieusement dans mon cœur et mon esprit la citation du Dr. Hak Ja Han Moon : « La paix commence avec moi. »

     

  • Hanouka, la fête des lumières / 21.12.2020

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  • Simon - Guide en Route
  • Simon Bismuth, guide à « Dialogue en Route » depuis 2019 et animateur jeunesse pour la CILV (la communauté israélite du canton de Vaud), nous raconte en vidéo l’histoire et la signification de Hanouka, la fête des lumières. Simon est séfarade. Les séfarades sont les juifs historiquement issus de la péninsule ibérique, qui ont ensuite migré vers l’Afrique du nord.

    Simon Bismuth, guide à « Dialogue en Route » depuis 2019 et animateur jeunesse pour la CILV (la communauté israélite du canton de Vaud), nous raconte en vidéo l’histoire et la signification de Hanouka, la fête des lumières. Simon est séfarade. Les séfarades sont les juifs historiquement issus de la péninsule ibérique, qui ont ensuite migré vers l’Afrique du nord.
     

    En cas de questions ou de remarques, merci de nous contacter à blog@enroute.ch

  • Le Ramadan au temps du confinement / 15.09.2020

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  • Emile - Guide en Route
  • Le confinement nous a tous et toutes affecté·e·s et a bouleversé notre quotidien, rendant les contacts sociaux plus rares ou à distance. Le mois de Ramadan, qui est un mois sacré pour les Musulman·e·s, pendant lequel ielles pratiquent un jeûne complet durant le jour – attendant la nuit pour boire et manger – s’est déroulé durant cette période difficile. Pour essayer de comprendre comment les Musulman·e·s ont vécu ce mois particulier, Emile vous propose ici un interview avec Vahid Khoshideh, responsable de l’Association Islamique et Culturelle d’Ahl-el-Bayt de Genève.

    Le Ramadan est un moment d’intensification de la vie sociale pour les Musulman·e·s : les repas nocturnes sont pris en commun, avec la famille et les ami·e·s. L’Aïd al-Fitr (la fête qui marque la fin du mois de Ramadan et la fin du jeûne) est un des moments par excellence de la vie collective musulmane.

    Emile : Comment les membres de votre communauté ont vécu ce mois de Ramadan en « solitaire » ?

    M. Khoshideh : Le confinement a eu des avantages et des désavantages. D’un côté, il n’y a pas eu de contacts possibles, à part au travers des réseaux sociaux, mais de l’autre côté, cela a été l’occasion pour moi et beaucoup d’autres personnes, de se retrouver en famille. Pour les responsables des centres islamiques, qui sont très actif·ve·s durant ce mois, il est rare qu’ielles vivent la rupture du jeûne tous les soirs avec leur famille.
    Un autre avantage a été le fait de pouvoir choisir les orateurs et les sujets que nous désirions écouter. D’habitude, quand nous invitons un imam ou un orateur, il choisit le thème de son discours. Là, nous pouvions choisir qui nous voulions écouter, et beaucoup de vidéos d’orateurs ont été partagées sur les réseaux sociaux.
     Mais le côté social du Ramadan, la prise des repas en commun, les visites aux ami·e·s, cela nous a vraiment manqué. Cela m’a rappelé les mois de Ramadan que j’ai vécus dans les années 80 : je venais d’arriver en Suisse, et il n’y avait alors que très peu de Musulman·e·s avec qui partager ces moments.
    Il y a cependant un aspect du Ramadan que la pandémie ne nous a pas empêché de réaliser, c’est notre action sociale (l’aumône est un précepte coranique, et doit être plus importante durant le Ramadan). Nous avons envoyé des aumônes en Iran, en Afghanistan, ou offert de la viande pour les migrant·e·s précaires qui ne pouvait pas s’en acheter.


    Comment le lien dans la communauté a-t-il néanmoins pu être gardé ?


    Il faut d’abord savoir que les journées sont très longues en été, et que le jeûne amène une grande fatigue physique : quand nous nous retrouvions les années précédentes le soir, nous priions ensemble, mais il n’y avait pas beaucoup d’échanges, à cause de la fatigue. Cette année, au travers des réseaux sociaux, les échanges étaient plus conviviaux car nous avions plus de temps, et nous pouvions choisir avec qui discuter. Dans une mosquée, il y a beaucoup de fréquentation, nous savons qui sont les personnes qui fréquentent notre centre mais les connaître est une autre chose.  Cette année, nous avons pu apprendre à mieux nous connaître.


    Dans d’autres communautés religieuses, des technologies de communication (comme Skype, Zoom) ou des enregistrements vidéo ont été utilisés pour que les offices religieux, les prières, continuent à se faire à distance. En a-t-il été de même pour votre communauté ?


    Je l’ai proposé, mais il n’y a pas eu beaucoup d’intérêt. Il faut savoir que la majeure partie des membres sont actuellement des migrant·e·s afghan·e·s, et ielles n’ont pas l’habitude des vidéoconférences. De plus, ces technologies ne correspondent pas aux coutumes traditionnelles de la communauté et c’est quelque chose qui est très important pour nous. Il va quand même peut-être falloir s’adapter dans le futur, pour la fête de l’Achoura (commémorant le martyr de l’imam Hussein) et nous n’avons pas encore déterminé si la cérémonie aura lieu dans une salle, comme à notre habitude, ou si nous ne commémorerons que sur les réseaux sociaux. Il y a encore beaucoup de contaminations à Genève, et la valeur de la vie est si grande dans le Coran qu’il n’est pas question que notre cérémonie devienne un foyer de contamination.


    Des journaux décrivaient ce mois de Ramadan 1441/2020 comme « moins joyeux, mais plus spirituel ». Qu’en pensez-vous ?


    Tout à fait. Quand nous sommes dans une mosquée, à une cérémonie, nous nous trouvons dans un lieu spirituel, mais les gens restent les gens, avec leurs qualités et leurs défauts. Nous voyons des choses que l’on ne s’attend pas à voir dans une cérémonie spirituelle, et qui dérangent. Quand on est tout seul, le côté spirituel est beaucoup plus fort, et c’est un bon exercice de combattre tout seul ses envies et son égoïsme, avant d’affronter les obstacles dans la société. Comme le Prophète l’a dit, c’est un petit djihad en nous, avant de pouvoir servir la société (le terme djihad désigne également l’effort personnel fourni par les croyant·e·s pour s’améliorer et lutter contre leurs mauvais côtés).


    Ce mois du Ramadan était aussi un mois de réflexion. Qui aurait pensé qu’un virus invisible changerait le monde ?

    Nous devons réfléchir à nos habitudes qui ont détruit beaucoup des ressources naturelles que Dieu nous a données. Pendant deux mois, la nature a pris ses droits et nous devons tirer des leçons de cette crise. L’humanité ne doit pas répéter les erreurs qu’elle a commises depuis des décennies.
    Pour finir, j’ai une pensée pour toutes les personnes qui ont perdu la vie cette année, ainsi que pour leur famille.

     

  • Quand la mort s’expose au musée, partie 2 / 13.07.2020

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  • Julie - Guide en Route
  • Dans mon article précédent, je me suis intéressée à la question de l’exposition des « vestiges humains ». J’avais conclu que se questionner par rapport à l’exhibition de corps dans les institutions muséales revenait à remettre en question les identités nationales et poussait à redéfinir les sciences humaines et historiques. L’histoire de Saartjie Baartman, de son vrai nom Sawtche, connue sous le nom « Vénus hottentote », illustre dramatiquement  la nécessité de soulever cette question.

    L’histoire de Sawtche est tragique . Arrivée à Londres début septembre 1810, elle est exposée, tel un animal, sur des scènes de cabarets londoniens. Elle décède cinq ans plus tard à Paris. Animalisée, sexualisée, la « Vénus hottentote » est reluquée et étudiée parce qu’elle est « autre », « différente », parce qu’elle n’est pas de la même « race ». Elle est une curiosité pour les naturalistes, un objet d’étude qui permet de mieux comprendre l’histoire de l’évolution de l’homme . Savants, anthropologues, anatomistes et artistes se pressent pour la mesurer, la dessiner, l’ausculter sous tous les angles.


    Humiliée de son vivant, Sawtche continue à l’être une fois décédée. À sa mort, son corps est disséqué : certains de ses organes plongés dans des bocaux remplis de formol, rejoignent les étagères du Muséum National d’Histoire Naturelle (Paris ), puis celles des galeries d’anthropologie physique du musée d’ethnographie du Trocadéro (Paris ) – futur musée de l’Homme. Par ailleurs, un moulage en plâtre de son corps est effectué. Ce dernier, ainsi que son squelette, sont eux aussi exposés au Muséum d’Histoire Naturelle, avant de prendre place au Musée de l’Homme à partir de 1937, pour terminer dans les réserves de ce dernier dans les années 1970. Il est ressorti  temporairement en 1994 au musée d’Orsay comme témoignage de la « sculpture ethnographique du XIXème siècle » . Il demeure en Occident durant plusieurs décennies comme « un emblème de la connaissance anthropologique occidentale » , tandis que ses organes sont conservés pour le soi-disant  intérêt scientifique qu’ils représentent. Même dans la mort, toute l’humanité de Sawtche est niée, son corps, réifié, son histoire, effacée.


    C’est en juillet 1994, à la fin de l’apartheid, qu’une demande de restitution des restes de Sawtche est émise par l’Afrique du Sud. Il faut néanmoins attendre huit longues années, jusqu’en 2002, pour que ceux-ci soient rendus par la France à sa patrie d’origine. Après un long périple de presque deux cents ans, Sawtche peut enfin rejoindre sa terre natale. Elle est inhumée le 9 août de la même année au cours d’une cérémonie nationale et suivant les rites de son peuple. Le retour de sa dépouille dans son pays d’origine a déclenché un grand nombre de demandes de restitution de vestiges humains, mais aussi de biens culturels par des peuples autochtones. Si cette question occupait déjà l’esprit des musées ethnographiques – entre autres – depuis une vingtaine d’années, le cas de la Vénus hottentote cristallise et symbolise ces revendications. Il est aujourd’hui du devoir des institutions d’interroger l’histoire de chaque « vestige humain » qu’elles abritent  et de rendre humanité et dignité à ceux et celles qui en ont été bien trop longtemps privé.e.s.

    L’histoire de Sawtche a été maintes fois racontée. Publications scientifiques, films, livres, etc.  Chercheur.euse.s et acteur.trice.s culturel.le.s s’y sont intéressé.e.s, l’ont imaginée ou réinterprétée. Mais elle-même n’a jamais eu la possibilité de s’exprimer. Ce qu’elle a enduré et subi, ce qu’elle a ressenti, tout a été tu, étouffé. Parce que ses sentiments n’étaient pas importants. Parce que sa voix était jugée insignifiante. Parce qu’elle n’était pas, aux yeux des hommes et des femmes de l’époque, tout à fait humaine.
    Son histoire, comme celles de nombreux hommes et de nombreuses femmes qui ont enduré ce même destin, ne doit pas être oubliée. Si ce que Sawtche et tant d’autres ont vécu nous semble aujourd’hui atroce et inhumain, cela ne reste pas sans conséquence sur le présent et l’actualité. Le traitement qui leur a été infligé a façonné et continue de façonner notre rapport à « l’Autre », à son corps  et à notre manière de le percevoir. Aujourd’hui, l’enjeu pour les institutions muséales, lieu de médiation et de transmission de l’histoire, est de réfléchir à leur collection , à leur passé et à la manière de le présenter. Elles ont la responsabilité de rendre justice aux « vestiges humains » iniquement exhibés.

    En cas de questions ou de remarques, merci de nous contacter à blog@enroute.ch

  • Quand la mort s’expose au musée, partie 1 / 26.05.2020

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  • Julie - Guide en Route
  • Julie partage avec nous le premier volet d'une mini-série qui apporte une réflexion sur le rapport au corps au sein des musées. Quels enjeux éthiques et moraux sont rattachés à l'exposition des « vestiges humains » ?

    Des musées d’ethnographie, à ceux d’archéologie, en passant par les collections anatomiques, nombreuses sont les institutions qui abritent entre leurs murs des « vestiges humains » . Or, avec l’arrivée des études postcoloniales et les processus de décolonisation qui en découlent, celles-ci se voient obligées, depuis quelques années, de réfléchir à la fois à la manière dont ces collections ont été constituées, mais aussi aux enjeux éthiques et moraux rattachés à l’exposition de ces vestiges humains.

    Les collections humaines arrivent dès le XVIe siècle dans les cabinets de curiosité. Les récentes découvertes géographiques (amorcées par la « découverte » de l’Amérique en 1492) poussent explorateurs et autres amateurs à rassembler des collections hétéroclites où objets ethnographiques, spécimens botaniques et vestiges humains en tout genre se côtoient . À partir du XVIIIe siècle, grâce au progrès de la médecine et des techniques de conservation, les collections médicales prennent de plus en plus d’importance au sein des musées. C’est au XIXe siècle, avec le tournant évolutionniste et le début de l’anthropologie physique, qu’il est devenu nécessaire de rassembler des collections de vestiges humains divers, au même titre que des collections botaniques ou zoologiques. Or, ces récoltes d’ossements, de squelettes, ou de « parties molles »  se font au détriment des peuples concernés et de leurs rites funéraires. La constitution de ces collections anthropologiques prend fin au XXe siècle. Ces modes de collecte, qui tiennent plus du pillage et du vol, sont les témoins d’un acharnement à étudier des populations qualifiées d’inférieures et à leur nier à la fois toute histoire, toute culture et tout respect.

    Tout corps ne suscite pas les mêmes réactions, et dépend aussi des enjeux identitaires propres à chaque culture. Exposer la Vénus hottentote, victime de l’histoire coloniale, revenait à réifier son corps, à lui nier son humanité, à reproduire des schémas coloniaux en animalisant son corps, à rappeler un passé monstrueux, mais surtout à ne pas prendre en considération l’histoire, la mémoire et l’identité d’un peuple. A contrario la distance tant dans le temps que dans l’espace, mais aussi la distance culturelle des momies égyptiennes ôtent la vision de l’humain qui se cache derrière ces vestiges. Elles sont quant à elles conservées par souci de préservation et de transmission de l’histoire. Ainsi, tous les vestiges humains ne possèdent pas la même valeur aux yeux des scientifiques et du public. Leur exposition dépend de choix individuels propres à chaque institution culturelle. La muséographie joue un rôle essentiel dans leur appréhension. C’est aux musées de réfléchir à leurs collections et à l’« utilisation des vestiges humains ». Chaque exposition doit être envisagée avec une grande attention. La scénographie doit être pensée de façon à transmettre de manière intelligible le travail scientifique effectué en amont. Mais avant tout, c’est le respect de l’histoire et de la mémoire qui doit être le moteur de chaque démarche.

    Au-delà d’une culture et d’un imaginaire, la confrontation au corps mort nous ramène à notre propre finalité. Remettre aujourd’hui en question ces collections et la manière de les présenter revient à réfléchir à notre propre histoire et à notre rapport à l’Autre. De surcroît, elles amorcent une remise en question des identités nationales et appellent à la redéfinition des sciences humaines et historiques. Mais pour mieux comprendre ces enjeux, quoi de mieux qu’un exemple ? Article à suivre…

     

  • Pessah à travers mon regard / 13.05.2020

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  • Simon - Guide en Route
  • Simon partage avec nous ses réflexions sur Pessah, notamment sur l'importance de la rencontre familiale pour cette fête et l’impact des mesures de distance sociale pendant ce temps de confinement.

     

    Pessah est une fête juive qui compte énormément à mes yeux et je suis heureux de pouvoir partager mon expérience et mes souvenirs à propos de ce temps particulier.
     Elle fait partie des trois fêtes de pèlerinage du judaïsme qui constituent la base et l’origine de nos coutumes actuelles. Pessah retrace l’histoire de l’esclavage des Hébreux en terre d’Égypte pendant 210 ans puis leur délivrance par Moïse, intermédiaire de Dieu.

    Lors de cette soirée bien particulière nous nous réunissons en famille et nous lisons l’histoire de la Hagada, livre qui relate toute l’histoire de Pessah en textes ou en chansons. Nous mangeons de la salade romaine ou des endives en souvenir de la vie amère en esclavage et des matsote, des galette de pain azyme : au moment de la sortie d’Egypte, les Hébreux partirent en hâte et n’eurent pas le temps de laisser monter leur pain.

    Je suis heureux de pouvoir m’exprimer à propos de mon vécu au travers de cette fête si particulière car elle a contribué à forger les souvenirs de mon passé, fait partie intégrante de mon présent et je sais que je la fêterai pour toujours.

    Enfant je vivais seul avec ma mère à Paris. Nous étions « juifs traditionalistes », c’est-à-dire très peu pratiquants. Les plus beaux souvenirs que j’ai du judaïsme de mon enfance sont les moments de fête autour de la grande table accueillante de ma grand-mère d’origine tunisienne, très portée sur les us et coutumes du judaïsme sépharade. C’était une merveilleuse cuisinière et pour elle, chaque Shabbat et chaque fête avait lieu  autour d’un bon repas. Pessah était le moment de l’année qu’elle attendait le plus car elle allait enfin pouvoir réunir la famille au complet. En effet, ce qui caractérise le mieux la fête de Pessah, c’est l’aspect familial. Je garde un très joyeux souvenir de ces soirées, mon oncle qui n’était pas pratiquant non plus et ne savait pas lire l’hébreu avait pour habitude de nous faire écouter une cassette audio détaillant tout le déroulement de cet instant si différent des autres. Avec du recul, c’est qu’il est interdit à Pessah comme à Shabbat, c’est notamment d’allumer la télévision ou le poste de radio. Paradoxalement, je ne peux m’empêcher de sourire en y repensant.

    Puis j’ai grandi, mûri et je me suis marié avec Eva qui elle aussi vient d’une famille parisienne juive traditionnaliste. Notre judaïsme a évolué naturellement, dans la même direction et au même rythme. Aujourd’hui, nous sommes juifs pratiquants. Nous venons de fêter Pessah dans des conditions assez particulières et loin de ce que nous avions imaginé. Nous attendions cette fête avec impatience : nous devions recevoir pour la première fois chez nous à Lausanne, en même temps, ma mère, ma belle-mère et mon beau père. Nos deux enfants étaient fous de joie. Ma femme et moi avions hâte de pouvoir organiser cette tablée, à l’image de celle de ma grand-mère. Malheureusement à cause du Covid-19 nous avons vu les aéroports, les gares et les frontières se fermer et nous avons dû mettre de côté nos rêves de passer les fêtes en famille. Difficile d’expliquer cela à mon fils de 3 ans qui avait préparé des chants à l’attention de ses grands-parents.
    Le Rabbin de la communauté de Lausanne et du canton de Vaud, Rav Eliezer Di Martino, nous a fait remarquer dans un de ses discours que la dernière fois que les juifs n’ont pas eu l’occasion de se réunir pour les fêtes de Pessah, c’était lors de la Shoah lorsqu’il fallait rester caché ou fuir loin des siens. Après les fêtes nous avons pu discuter avec d’autres membres de la communauté et nous en sommes quasiment tous arrivés à la même conclusion : nous avons pour la plupar t passé de très belles fêtes de Pessah. Comme quoi, ce qui reste fixe malgré les changements, c’est le lien avec ceux qui nous sont les plus chers. Nous avons pu nous ressourcer ensemble et découvrir une autre chose de bien différent du train-train quotidien.

    Pour finir Pessah est une fête remplie de coutumes puisées dans notre histoire. En célébrant cette fête, nous mettons en pratique ce que nos parents et aïeux voulaient nous transmettre. À Pessah, les enfants sont mis à l’honneur, ils chantent, posent des questions et cherchent l’Afikomam, un petit bout de matsa  , un pain non levé, consommé pendant Pessa'h caché sous la nappe. Les enfants sont essentiels à cette fête, c’est grâce à eux que la transmission s’effectue.

    Après ce témoignage je vous souhaite à tous une bonne santé et j’espère pouvoir vous retrouver vite à travers les différentes campagnes de « Dialogue en Route ».

    En cas de questions ou de remarques, merci de nous contacter à  blog@enroute.ch

     

  • Migration et coronavirus : même vécu pour toutes et tous ? / 21.04.2020

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  • Julien - Guide en Route
  • Julien nous propose aujourd'hui une réflexion autour du confinement que nous vivons. Alors que nos quotidiens se modifient et que la vie prend un nouveau rythme, sommes-nous en train de migrer vers un autre monde ?

    « Nous sommes tous des migrants »1. Ces mots, par lesquels Jean-Claude Métraux ouvre le deuxième chapitre de son ouvrage, focalisent l’expérience de la migration comme étant, certes spatiale, mais également temporelle. Toutefois, l’expérience de la migration ne saurait être uniquement labellisée par un caractère de changement. En effet, la particularité essentielle pour catégoriser une expérience de
    « migration » serait de quitter un monde dans lequel on vivait et on était, pour passer dans un autre monde, y entrer, et, possiblement, y être.


    Cet ouvrage, et tout particulièrement ce chapitre, m’ont inspiré un questionnement portant sur la situation actuelle : pourrait-on utiliser la migration comme métaphore du confinement ? En effet, avant ce dernier, nous appartenions toutes et tous à un monde. Nous suivions des études, travaillions, allions voir des films, voyions nos amis ou encore réalisions des projets. Avec la décision émise par le Conseil Fédéral du vendredi 13 mars dernier d’imposer un confinement aux habitants, un premier processus s’est enclenché : nous quittions un monde. Ce choix de santé public a eu des effets divers et variés que cela soit des pertes de postes de travail, cours suspendus pour les uns, donnés dans des conditions questionnables pour d’autres, fermeture des lieux de culture et de spectacle, précarisation de populations déjà vulnérables, etc. Mais le constat est inévitable, nous passions dans un autre monde.


    Y entrer, n’est pas forcément une chose aisée. Pour certaines et certains, plusieurs semaines voire plusieurs mois seront nécessaires pour s’habituer à cette situation, que cela soit parce que le travail à distance est impossible ou parce que le changement soudain nous force à s’organiser de nouveaux rythmes de vie. Pour d’autres, le travail reste modifié que de manière sensible, le télétravail étant une situation envisagée et envisageable, qui permet de garder un lien sensible avec le monde précédent. Mais le travail n’est pas la seule sphère touchée : comment participer à un office religieux quand les églises, mosquées ou temples ferment ? Comment donner des cours de langues ? Comment continuer à recevoir les informations de son assistant social ? Des multiples initiatives numériques sont mises en place et tentent de construire une nouvelle manière de créer et conserver les liens interindividuels, citons par exemple la messe du Pape François 1er du jeudi 9 avril. A ce moment précis, pourrait-on parler d’un vivre dans cet autre monde ? Le recours aux nouvelles technologies est-il une possibilité pour soi-même d’exister dans cette « migration forcée » ? Sans aucun doute, la souffrance psychologique et sociale se développe de manière inégale dans cette nouvelle situation et les bouleversements sociaux, économiques, politiques et sanitaires n’affectent pas les individus de la même façon. Certains possèdent les capitaux socio-économiques suffisants pour pouvoir parfaire et construire son chemin plus sereinement dans ce cadre particulier, d’autres se retrouveront face à certains obstacles et difficultés qui entraveront le passage à l’étape finale : celle d’être de cet autre monde.


    Les réfugié.e.s, les étudiant.e.s, les infirmier.ère.s, les caissier.ère.s, les sans-abri.e.s, les cols blancs, les hommes et femmes de ménages, les artistes, les personnes âgées, toutes ces catégories d’individus, que cela soit en fonction de leur âge, sexe, travail ou encore de leur origine ethnique ne sont pas égaux face à cette nouvelle situation, et la possibilité d’être de ce nouveau monde dépendra de la possibilité de reconnaître et respecter la situation de chacun et de co-construire en fonction de celle-ci.


    1 MÉTRAUX, Jean-Claude, La migration comme métaphore, La dispute, Paris, 2017 [2011], p. 50

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    Photo: BigStock

     

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  • Et si on pensait l'intégration ? Semaine contre le racisme 14 - 21 mars / 21.03.2020

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  • Lia - Guide en Route
  • Dans le cadre de la semaine contre le racisme à Fribourg, deux visites étaient inscrites au programme d’Espace Mouslima cette semaine. Situation actuelle l’oblige, ces dernières ont dû être annulées. Ayant accompagné des visites de ce lieu, je vous convie à une petite exploration imaginaire...

    Dans le cadre de la semaine contre le racisme à Fribourg, deux visites étaient inscrites au programme d’Espace Mouslima cette semaine. Situation actuelle l’oblige, ces dernières ont dû être annulées. Ayant accompagné des visites de ce lieu, je vous convie à une petite exploration imaginaire, faisant appel à votre créativité, du programme proposé par l’association de femmes musulmanes dans le cadre du projet « Dialogue en Route ». Ainsi, au-travers de ces quelques lignes, je vous fais part de réflexions qui, croyez-moi, contrairement au virus circulant, peuvent faire grand bien à l’organisme.

    La station nous invite à interroger le concept d’intégration, mot valise à la mode qui pourtant mérite d’être encore et toujours discuté. Alors qu’on le pense trop souvent réservé aux personnes issues de la migration, l’Espace Mouslima, au travers des activités proposées, tente de nous rappeler une réalité différente : l’intégration touche chacun d’entre nous, en permanence. Alors que l’intégration met en lumière nos différences, on la considère comme réussie lorsqu’un terrain commun a été trouvé :  ainsi, elle est inévitablement génératrice d’une rencontre et une discussion. Il est vrai que la différence soulève des défis, confronte et repousse les frontières de nos cocons : chaque individu, au cours de son existence, doit se faire une place dans des constellations complexes. Chacun de nous négocions et réinventons sans cesse nos statuts ou nos rôles. Expérience commune à nous autres êtres humains, le processus d’intégration prend des formes variées et nécessite la mise en place de stratégies. L’intégration pousse à penser le monde et les autres, mais aussi soi-même, nos habitudes, conceptions et certitudes. Que pouvons-nous faire pour accueillir le dernier arrivant ? Que pouvons-nous faire pour revendiquer notre place dans un cercle établi ? Dans ce parcours qu’est l’intégration, nous pouvons également nous demander quels sont les critères, le moment ou les personnes qui déterminent une intégration « réussie ». Qui sont ces autorités ? Quels intérêts se cachent, qu’est-ce qui est défendu ?

    Cette station offre un lieu et un temps pour réfléchir à nos expériences, à nos comportements, réussites et échecs mais également à la discrimination, souvent ignorée ou dissimulée. Miriam, présidente de l’association, nous rappelle notre potentiel individuel et met en lumière le rôle essentiel que peuvent jouer des associations comme Espace Mouslima : celui notamment de soutenir et d’accompagner dans les tâches quotidiennes. Il est précieux et nécessaire d’avoir comme ressource des interlocuteurs pouvant expliquer, montrer ou soutenir mais qui également s’engagent pour faire perdurer des traditions ou des rituels menacés par le fait de se retrouver minoritaire. Elle nous demande encore si la religion est facteur ou obstacle à l’intégration : ainsi, par exemple, quels sont les défis rencontrés par un jeune musulman souhaitant pratiquer sa religion au quotidien tout en participant au système scolaire ? Comment gérer le moment de la douche, peut-on faire la gym pendant le ramadan, quel maillot de bain pour les filles à la piscine, que faire comme bricolage à Noël ?

    Ces interactions humaines bousculent et défient, nos conceptions et règles, leurs conceptions et règles. Au final, dans ce processus qu’est l’intégration, l’important ne serait-ce pas davantage le cœur que la forme ? En tout cas, en ces jours particuliers, la forme, je vous la souhaite bonne.

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  • La communauté de Taizé : un espace de rencontres œcuménique / 27.07.2019

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  • Leslie - Guide en Route
  • Avez-vous déjà entendu parler de Taizé ? Non pas Thésée et le minotaure… Mais la communauté monastique des frères de Taizé. Imaginez un peu : un petit village rural de Bourgogne, des vaches paissant paisiblement dans de verts pâturages, de vieilles maisons de pierre pleines de charme, et au milieu de ce décor pittoresque… Plusieurs milliers de jeunes du monde entier qui se sont rassemblés pour le long week-end de l’Ascension. Telle est l’image qui m’est apparue lorsque je m’y suis rendue ce printemps. Depuis sa fondation par frère Roger (un religieux suisse) en 1940, en pleine guerre mondiale, la ...

    Une vocation œcuménique

    Pour creuser la question, je me suis demandé ce qui différencie Taizé des autres communautés monastiques. Dès les débuts, les frères de Taizé ont valorisé une vision très inclusive du christianisme : on y accueille en effet autant des catholiques que des protestants, et même des orthodoxes. Ici, l’accent est mis sur ce qui unit plutôt que sur ce qui divise ; sur une spiritualité de cœur et des valeurs humaines plutôt que sur des dogmes normatifs qui enferment. La fameuse « croix » de Taizé peut d’ailleurs tout autant être considérée comme une colombe. Étonnant, non ? Les trois célébrations quotidiennes, qui rythment nos journées à Taizé, incarnent cette vision : des personnes assises à même le sol, des chants répétitifs et méditatifs, des prières pour la paix et l’unité, des temps de silence, et la beauté des langues qui se mélangent au moment de réciter le Notre-Père… Une simplicité qui permet un retour à l’essentiel.


    Un dévouement pour l’accueil des jeunes

    Autre particularité : le public-cible de Taizé est principalement constitué d’adolescents et de jeunes adultes entre 18 et 35 ans. Qui a dit que les jeunes se désintéressaient de la religion ?! À Taizé, on a rapidement compris que l’avenir repose sur leurs épaules, alors ce sont eux qui sont mis au centre : leurs opinions, leurs questionnements, leurs besoins. Qu’ils soient eux-mêmes croyants, athées ou en recherche, tous semblent apprécier cette ambiance propre à Taizé. On y fait de belles rencontres qui se transforment parfois en amitiés durables, on partage nos préoccupations avec d’autres jeunes de notre âge dans des petits groupes de discussion, on s’accorde une pause ressourçante loin des tracas quotidiens dans cet écrin de nature. À mi-chemin entre retraite spirituelle et camp de vacances, Taizé possède une atmosphère indescriptible qui vient satisfaire les attentes de chacun-e. Beaucoup, comme moi, y reviennent d’ailleurs régulièrement, comme pour une sorte de pèlerinage. Un « pèlerinage de confiance sur la terre », selon les mots utilisés à Taizé, que nous sommes toutes et tous appelé-e-s à continuer même une fois de retour à la maison, en nous engageant à notre échelle pour faire de ce monde un lieu de paix et de fraternité.


    Curieux-se ? Jetez un œil sur leur site http://www.taize.fr/fr. Des prières de Taizé sont régulièrement organisées un peu partout, y compris en Suisse. Une rencontre avec des frères de la communauté a également lieu chaque année début novembre à la cathédrale de Lausanne.

  • Rencontres d'ailleurs et amitiés d'ici (2) / 03.03.2019

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  • Anne - Guide en Route
  • Les cours, les repas et les sorties sont à présents ancrés dans mon quotidien. Entre apprentissage succinct et laborieux du Dari, ainsi que l'expérience de la gay pride, voici la suite de ces touchantes rencontres.

    11 avril 2016, Ma première séance de Dari

    Les cours se succédaient ainsi semaines après semaines, et étaient souvent prolongées par un verre entre quelques personnes, restant aider à nettoyer la salle, ou bavarder. On parle beaucoup lors de ces verres, des études, du pourquoi de leur arrivée en Suisse, de nos cultures et de la langue afghane : le dari. Si on commençait gentiment à se connaître, la langue restait une barrière pour exprimer certaines choses. Apprendre des mots en dari a donc été pour moi un autre moyen de découvrir cette culture, avec ses personnalités bien diverses. Entre des « Khoodor Hafiz » (au revoir), « tashakoor » (merci), «Shab Bakhair » (bonne nuit »), ou « Khoosh amadi » (bienvenue), on avait créé un troisième langage : celui de la fraternisation.

    Juin 2016, des soirées universitaires à la gay pride : une période mémorable

    Cette période marque le début d’amitiés, de sorties entre amis et de découvertes. On se retrouvait tous à des fêtes universitaires, où la musique afghane côtoyait de traditionnelles  chansons indoues, arabes, iraniennes, ou françaises (un de nos élèves connaissait par cœur les grands tubes de Joe Dassin !). C’est aussi à cette période que des discussions plus intimes se sont développées. On mentionne les différences de cultures, les points communs aussi. Le thème de la religion et particulièrement la religion musulmane est aussi évoquée, mais si la majorité des Afghans sont musulmans, leur vécu de la religion est parfois bien différent. Un de nos Afghans (c’est comme cela qu’on les appelle), disait avoir critiqué la religion dans son pays et depuis longtemps mis de côté ses croyances, un autre expliquait ses différentes manières de pratiquer en Suisse et en Afghanistan, alors qu’un troisième racontait l’importance de la religion dans la vie de tous les jours, et dans l’élaboration de ses valeurs. En soi, on discutait avec des gens d’autres cultures mais toujours autant divers et uniques que le reste du monde.

    Je me souviens bien de cette soirée du 27 juin durant laquelle, après avoir soupé ensemble, nous décidons de faire un tour aux concerts et animations de la gay pride. J’y suis allée une fois, une fille de notre groupe également, mais c’est tout. On leur explique clairement de quoi il s’agit et ils sont partant pour venir avec nous. On se demande tout de même s’ils ont conscience de sur quoi ils vont tomber, les premières réactions ne tardent d’ailleurs pas à arriver. Dans cette atmosphère qui leur est inconnue, et à une bonne partie de notre groupe également, les grands yeux et la curiosité se font ressentir. Si tout le monde n’est pas tout de suite à l’aise avec les habillements, les danses et les accolades, cette soirée s’est clôturée par des discussions, des rires et une ambiance détendue : le petit malaise du début s’étant dissipé lorsque deux de nos Afghans se sont tenus la main en imitant un couple ! J’ai beaucoup aimé ce moment car il reflète une nouvelle fois la base de nos rencontres : emplies de curiosité et de non-jugement.

    Suite et fin au prochain épisode…

  • Le Myanmar / 15.02.2019

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  • Romaine - Guide en Route
  • Découverte du Myanmar par Romaine

    Ce mois-ci, j’ai le plaisir de vous faire découvrir une petite partie de mon voyage en Asie du Sud-Est.  J’ai choisi le Myanmar (ex Birmanie), pays où je n’avais pas l’intention de me rendre.

    En effet, l’histoire de cette contrée est difficile, tourmentée et, à l’heure actuelle encore, toujours instable. Un conflit civil et politique s’y déroule. Le gouvernement militaire birman, de confession bouddhiste, à la tête du pays, persécute les Rohingyas, une minorité musulmane. C’est pourquoi, ma conscience me dictait de ne pas m’y rendre, de crainte de soutenir, d’une certaine manière, le génocide qui y était perpétré.

    Certaines de mes connaissances, qui s’y étaient rendues, m’ont intriguée par leurs descriptions du pays. Raison pour laquelle, je me suis décidée à y aller. J’ai donc commandé un visa.

    J’attendais de ce tour en Asie un dépaysement total, un retour à l’authenticité et un détachement psychologique du monde « développé ». Le Myanmar, particulièrement, a comblé mes attentes.

    Le samedi 11 mars 2018, je suis arrivée à Yangon, l’ancienne capitale du Myanmar. Le bonheur ! Cette ville est très grande, il y en a pour tous les goûts. La culture indienne, si présente, m’a particulièrement frappée.

    Le lendemain, j’ai dégusté mon premier petit déjeuner birman, le « Mohinga ». C’est une soupe de poisson et de vermicelles, un vrai délice ! Sur la table d’à côté, j’ai trouvé le journal   local, version anglaise. J’y ai jeté un coup d’œil : peu d’informations locales et, bien évidemment, aucun mot sur le conflit civil.

    Par la suite, j’ai eu la chance de me lier d’amitié avec trois birmans de mon âge. Je me sentais en confiance avec eux, ce qui m’a permis de leur demander ce qu’ils pensaient de la situation politique de leur pays. Ils m’ont parlé discrètement car ils craignaient que leurs propos ne soient entendus par une personne malveillante. Ils sont en désaccord profond avec la junte militaire qui dirige le pays. En effet, ils ne sont pas autorisés à dire ou faire ce qu’ils veulent. Mon amie birmane, Narnu, m’a fait comprendre que les touristes apportent un air frais, voire une sécurité. C’est pourquoi, le gouvernement militaire ne souhaite pas qu’ils découvrent les atrocités commises à l’égard des Rohingyas.

    Après trois semaines passées au Myanmar, je constate que, bien que de manière ambiguë, on peut considérer que le tourisme crée du travail et apporte des devises, bien qu’il soit à craindre que ces dernières aboutissent dans la poche de dirigeants véreux.

    Ceci dit, les hôtes étrangers, par leur amour du pays et de sa culture, rendent les birmans fiers de leur pays. Et, croyez-moi, ils adorent ça !

  • Rencontres d’ailleurs et amitiés d’ici / 06.01.2019

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  • Anne - Guide en Route
  • En 2016, je me rends par curiosité à un souper afghan organisé par l'aumônerie de l'université : c'est la rencontre de personnes extraordinaires qui me restera en mémoire.

    Mars 2016, Mon premier souper afghan

    Sortant d’un cours un soir du mois de mars vers 17h, je décide de participer pour la première fois à un souper afghan organisé par l’aumônerie. Il fait bon, les gens sont nombreux à être venus aider en cuisine, et à servir en terrasse. Sans réellement avoir de motivations précises à ce moment-là, je lance un coup d’œil furtif autour de moi, et suis instantanément propulsée dans un brassage de langues, de cultures, de générations et de personnalités diverses. C’est d’abord une rencontre entre étudiants qui s’est faite spontanément, pour la plupart poussés par la curiosité de découvertes de saveurs et machinalement arrivés au souper après un cours ou une discussion. Puis, trois personnes s’approchent de notre petit groupe fraîchement formé, trois hommes qui nous demandent s’il serait possible de créer un cours de français, car ils ont l’impression de ne pas apprendre assez vite. Nous échangeons quelques mots maladroits et hésitants en essayant chacun de trouver le bon terme sans vraiment savoir si la personne en face l’a bien compris ou non. Si la cuisine afghane m’a comblée lors de ce souper, c’est surtout la tête pleine de nouveautés et d’éclats de rire que je rentrais chez moi, en attendant une seule chose : de recommencer !

     

    Avril 2016, Cours de français improvisés et apéros : le Moscato est à l’honneur !

    Notre petit groupe d’étudiants motivés à donner des cours bénévolement compte environ six personnes et s’arrange tant bien que mal à enseigner la grammaire française et à imaginer des exercices tenant la route. A notre premier cours (comme aux suivants) une vingtaine de personnes, tous des afghans et tous des hommes dont beaucoup de visages entrevus au premier souper. Comment je vais pouvoir tenir un cours avec mon mètre cinquante et ma petite voix de souris ? Est-ce qu’ils vont m’écouter ? Rigoler ? En effet, le rire était bien à l’honneur mais ce n’a jamais été que la transposition d’un enthousiasme commun, m’envoûtant dès la première fois où j’ai énoncé la déclinaison des verbes du premier groupe. Ces premiers moments de rencontre n’avaient pas encore la forme de grandes discussions philosophiques, mais étaient entremêlés de sérieux, de rires et d’apéros qu’on organisait à la fin de chaque cours. En sachant que la plupart des Afghans présents étaient musulmans et ne buvaient pas d’alcool, nous mélangions jus de fruits, boissons gazeuses et petits salés, tout en s’octroyant une petite bouteille de moscato que nous dégustions entre profs. Jusqu’au jour où nous sommes arrivés dans la salle de cours où trônaient déjà les jus de fruits, boissons gazeuses et petits salés, accompagnés bien sûr de notre chère bouteille de moscato ! Ca été je pense le premier moment véritablement émouvant, où sans avoir besoin de discuter profondément, les petits gestes de chacun envers les autres ont contribué à former une équipe soudée, et surtout des amitiés. Des cadeaux ils nous en font d’ailleurs souvent, des verres, des petites attentions ou encore ce déjeuner organisé chez une des profs où l’on a découvert leur plaisir du matin : des tartines à la crème double de la gruyère ! Pour beaucoup de nos élèves et amis, partager est le maître – mot. Si on leur donne des cours de français, eux se sentent non pas obligés mais très heureux de nous offrir quelque chose en retour. Ce partage continu qui s’est développé au fil des mois est un élément essentiel de ces rencontres : il a permis de nous pousser chacun à se mettre à la place de l’autre, et donc à entretenir des amitiés.

     

    Suite au prochain numéro

  • Une fête sous le signe de la famille / 14.10.2018

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  • Patricia - Guide en Route
  • Les recettes d’un Nouvel An Chinois

    Le Nouvel An Chinois est une fête qui concerne des signes astrologiques représentant des animaux dont l’ordre d’apparition, d’année en année, peut être difficile à retenir. Cependant, pour moi, un signe qui ne trompe pas, c’est que cette fête revêt un sens profondément familial. Cette fête me vient de mes parents, qui eux-mêmes ont reçu cette célébration de leurs propres parents chinois, même s’ils vivaient au Cambodge. Le Nouvel An Chinois connaît certaines variations, selon quel pays asiatique qui le célèbre, mais ma façon de le fêter a toujours été la même.

    Le Nouvel An Chinois, chez moi, ce sont des couleurs, des odeurs et de la douceur. Le jour du Nouvel An, même s’il n’est pas obligatoire, ma famille a pris l’habitude de s’habiller en rouge. Le rouge porte bonheur, comme mes parents aiment à nous le répéter, à mon frère, mes sœurs et moi. Puis au fil de la journée, la maison s’emplit de délicieuses odeurs. Tôt le matin, ma mère prépare tous les plats. En grandissant, mes sœurs et moi avons aussi mis les mains à la pâte. Le menu n’est jamais identique à 100% d’année en année, mais on retrouve d’incontournables plats – frits, cuits, bouillis, rôtis, tout se prépare avec diligence.

    Depuis toute petite, l’image de ma mère s’affairant aux fourneaux m’accompagne : cette journée étant particulière, elle ne quitte presque pas la cuisine. Petite, je ne pensais qu’au plaisir de manger ces plats. En grandissant, j’ai appris à plus apprécier le privilège de les cuisiner aux côtés de ma mère qui me transmet ainsi sa façon de fêter le Nouvel An Chinois entre deux coups de baguette, tout en saisissant avec davantage d’acuité l’importance que revêtent ces nombreuses préparations au sein de cette célébration.  

     

    Une table pour se réunir et des prières pour communiquer des vivants aux morts

    Quand les plats tout chauds sont prêts à sortir des fourneaux, mon père dresse la table sur laquelle sont déposées deux bougies allumées. Puis la valse des plats débute : un panier de fruits dans un coin, le poulet d’un côté et le canard de l’autre, les légumes dans leurs bols, les beignets sur leurs assiettes – tout est disposé avec grand soin, avec le couvercle de la cocotte de riz entrouvert. À travers toute cette disposition, il s’agit d’accueillir les ancêtres morts dans notre foyer : ils sont de cette façon cordialement invités à partager le repas avec nous, les vivants.

    Cette communication passe également par des prières intérieures et silencieuses. D’abord, on prie agenouillé et les mains jointes, devant la table, puis devant les bols de fruits disposés au sol, toujours entourés de bougies allumées. Un bol est placé non loin de la table, il s’agit de prier la terre, tandis qu’un second se trouve vers le balcon – parfois, il était disposé dehors, directement au balcon – où il s’agit de prier le ciel. Mes parents prient en chinois. Mon frère, mes sœurs et moi, nous prions en français. Mais qu’importe la langue dans laquelle nous prions, ces prières nous rattachent à nos origines, à nos ancêtres et aux grands-parents que nous, les enfants, n’avons pas pu connaître et auxquels mes parents rendent hommage en allumant de l’encens.

     

    Le souhait d’une bonne fortune : être en famille

    À la suite des prières, mes parents soulèvent un à un les plats, afin de s’assurer que les ancêtres aient pu se servir. Puis on s’assied autour de la table pour manger tous ensemble. Car au cœur de Nouvel An Chinois se trouve la réunion familiale. C’est ce sens de la réunion, de l’amour familial, auquel je suis particulièrement attachée qui m’a toujours profondément touchée. Cette fête permet de raviver les liens familiaux et, par la réunion, d’apprécier la chance d’être ensemble. C’est un moment doux où vivants et morts peuvent se retrouver. Le Nouvel An Chinois représente ainsi la douceur d’être en famille ; c’est en tout cas le sens profond que j’en garde.

    Après le repas, mes parents nous donnent une pochette rouge et dorée, dans laquelle ils ont placé des billets d’argent. De l’argent, certes, mais il n’y a pas valeur monétaire à mon avis, dans cet échange. Cette « transmission » est leur façon de nous souhaiter – à nous, leurs enfants, qui représentons la génération future – une bonne « fortune » dans notre avenir. Ainsi, mes parents placent leurs espérances et leurs bons vœux à l’intérieur de cette pochette, nous incitant à ne pas les décevoir, ni à nous décevoir.

    Au final, le Nouvel An Chinois est pour moi beaucoup de nourritures, des prières qui réunissent des familles et une pochette rouge et dorée, qui souhaite un avenir heureux ensemble.