Catégorie – Léa Assir

  • Compte-rendu de la table ronde « Religions et discriminations, quelles solutions ? » / 15.01.2026

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  • Léa Assir - Guide en Route
  • Le 10 décembre 2025 à l’Arzillier (Lausanne), « Dialogue en Route » a organisé une table ronde sur les discriminations liées à la religion. Les intervenant·e·x·s ont partagé leurs expériences et réflexions sur cette question autour de thèmes tels que l’éducation, le lien avec les autorités et l’état du dialogue interreligieux.

    Le 10 décembre 2025 à l’Arzillier (Lausanne), « Dialogue en Route » a organisé une table ronde sur les discriminations liées à la religion. Les intervenant·e·x·s ont partagé leurs expériences et réflexions sur cette question autour de thèmes tels que l’éducation, le lien avec les autorités et l’état du dialogue interreligieux.

     

    Pour aborder les attitudes discriminatoires liées à l’affiliation religieuse, « Dialogue en Route » a réuni trois intervenant·e·x·s : Merve Gün-Demirkiran, vice-présidente de l’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM), Me Elie Elkaim, président de la Communauté israélite de Lausanne et du canton de Vaud (CILV), et Claudio Da Silva Neto, pasteur méthodiste et membre du comité de l’Arzillier. La discussion est modérée par David Vurlod, médiateur culturel au sein du projet.

     

    David commence par rappeler l’actualité récente qui a ravivé les débats autour du racisme systémique en Suisse. Il évoque notamment la découverte de propos racistes dans des conversations WhatsApp de la police lausannoise. À cela s’ajoute une décision politique majeure : le 5 décembre 2025, le Conseil fédéral a adopté la première stratégie nationale contre le racisme et l’antisémitisme.

     

    Les intervenant·e·x·s saluent cette stratégie. « C’était vraiment le moment d’agir », affirme Merve. Pour la vice-présidente de l’UVAM, il s’agira toutefois de traduire le projet par des mesures concrètes et de savoir si et comment les communautés concernées seront impliquées. Elie accueille aussi favorablement le projet, « bien que ce ne sera qu’aux résultats que nous pourrons en juger », nuance-t-il. Il rappelle qu’il y a quelques années, la Suisse avait déjà débloqué des fonds pour la sécurité des communautés discriminées. Cette stratégie semble donc s’inscrire avec cohérence dans la lignée des mesures antérieures.

     

    La nouvelle stratégie prévoit notamment de renforcer la prévention du racisme au niveau institutionnel. Pour les trois intervenant·e·x·s, c’est à l’école qu’une grande partie des efforts doit se concentrer. Claudio souligne ainsi le rôle fondamental de l’éducation dans la transformation des mentalités : « pour changer les comportements, il faut changer les façons de penser ». Merve déplore l’approche actuelle de l’école qui cherche à gommer les différences plutôt qu’à apprendre à les gérer. Elle juge cette approche irréaliste : « Il n’y a pas de différences à l’école, mais quand les enfants en sortent, il se retrouvent dans un monde complètement diversifié. » Pour Elie, l’école doit aussi être le lieu où s’enseigne la moralité, « dernier rempart contre la tragédie » selon lui. Les trois intervenant·e·x·s s’accordent sur la nécessité de partager des valeurs fondamentales communes pour bien vivre ensemble, « pas forcément religieuses », précise Claudio. Le pasteur méthodiste insiste sur l’importance de créer des liens directs entre les personnes, au-delà des appartenances culturelles, institutionnelles ou confessionnelles, car la morale, dit-il, dépend avant tout des individus.

     

    Autre enjeu central abordé au cours de la soirée : le recensement et le signalement des actes discriminatoires. Merve note combien la tâche est rendue difficile par le manque de ressources financières et humaines. Elle insiste sur l’urgence d’agir face à un racisme antimusulman qu’elle estime clairement sous-signalé. « Il y a beaucoup de facteurs à cela. Les personnes se sont habituées, elles ont peur, elles ne font pas confiance aux autorités. ‹ À quoi ça va servir ? ›, se demandent-elles. Et dès que l’on tombe dans le pénal, les choses se compliquent. Il y a bien une plateforme de signalement, mais elle est sous l’eau », déplore la vice-présidente de l’UVAM. Face à ces obstacles, l’UVAM tente d’orienter au mieux les victimes et projette de former des personnes-relais, explique Merve. Selon elle, renforcer le recensement permettra non seulement de faire remonter les cas, mais aussi d’améliorer les outils de signalement et de protection sur la base de chiffres probants. « La communauté musulmane a beaucoup à apprendre en la matière, notamment de la communauté juive », ajoute-t-elle, soulignant les bénéfices du partage d’expériences.

     

    Si la communauté israélite dispose effectivement d’une certaine avance grâce à des organismes comme la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI) ou la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (CICAD), le problème de fond demeure, dit Elie. Malgré une explosion des actes discriminatoires ces dernières années, « les gens ne veulent pas signaler ». Il rappelle que si les associations peuvent dénoncer ces actes, elles ne peuvent pas participer directement aux procédures juridiques : seules les personnes visées peuvent le faire. Pour Elie, il s’agit là d’un frein majeur : « Il y a un travail à faire pour que les associations puissent accompagner les victimes dans les procédures. »

     

    Cette difficulté renvoie inévitablement à la question du lien de confiance avec les autorités. Pour Merve, il est légitime de s’interroger sur l’efficacité des mesures de lutte contre le racisme promulguées par les autorités, notamment à la lumière du récent scandale. Un sentiment similaire traverse la communauté juive, selon Elie : « Les juifs se sont sentis abandonnés ces dernières années. Les autorités ne mesuraient pas l’angoisse que ces personnes ont vécue. On pousse les victimes à se plaindre, mais après, la réponse n’est pas là. » Il rappelle pourtant que le rôle de protection des autorités reste primordial : « Il y aura toujours des pans de la société qui ne supportent pas la différence. Mais tant que les autorités font barrage, nous pouvons faire avec. » Prenant de la perspective, Claudio évoque la tendance humaine à favoriser celles et ceux qui nous ressemblent et à percevoir le monde à travers nos propres filtres. En avoir conscience aide à comprendre les mécanismes du racisme systémique et à le déconstruire, poursuit-il.

     

    David oriente ensuite la discussion vers la question de la perception biaisée d'une surreprésentation de la proportion de musulman·e·x·s en Suisse. Comment expliquer ce phénomène ? Pour Merve, la réponse réside en grande partie dans le traitement médiatique de l’information, tant au niveau national qu’international. Le fait de mentionner systématiquement la nationalité de personnes albanaises ou maghrébines, par exemple, conduit à établir un lien direct entre les faits et leur religion. Elle évoque également des articles mentionnant l’UVAM écrits par des journalistes qui n’ont pas pris contact avec l’association, pourtant accessible. « Comment réagir face à une presse qui a des a priori, qui n’écoute pas ? » se demande-t-elle. Le nombre de membres de la communauté juive est, lui aussi, surévalué en Suisse, affirme Elie. Il mentionne une autre situation conflictuelle qu’il vit en raison de sa confession, à savoir les demandes répétées de journalistes l’invitant à prendre position sur Gaza : « J’habite à Lausanne, où je suis arrivé quand j’avais deux ans. On stigmatise une partie de la population qui n’a aucune responsabilité mais à qui on veut en donner, à qui on demande de se positionner alors qu’il s’agit de citoyens suisses, pas israéliens. Il y a une confusion systématique. »

     

    Pour conclure, David interroge les intervenant·e·x·s sur l’état du dialogue interreligieux. Merve se montre optimiste et évoque la célébration interreligieuse qui s’est tenue à la cathédrale de Lausanne le 16 novembre 2025, à laquelle l’UVAM a participé. « J’espère que nous pourrons reproduire ce genre d’événements dans un lieu de culte musulman ou juif. Il faut mettre encore plus en lumière ce qui est fait. Et cela passe aussi par les autorités, pas uniquement par les associations. » Si le dialogue interreligieux progresse, il traverse néanmoins des périodes compliquées, nuance Elie. « Quand tout va bien, la démarche de dialogue et la sincérité sont fortes. Mais quand le climat se tend, le dialogue devient difficile, il faut l’accepter. Nous avons tous du travail à faire dans nos propres communautés. » Car comme le dit Elie, « il n’est pas de religion à ce jour qui immunise contre la discrimination. »


    Image : © « Dialogue en Route ». De gauche à droite : Claudio Da Silva Neto, Merve Gün-Demirkiran, Me Elie Ekaim, David Vurlod.

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  • Échos du Festival de spiritualités à Tramelan / 14.11.2023

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  • Léa Assir - Guide en Route
  • La commune de Tramelan (Jura bernois) a accueilli du 28 septembre au 1er octobre 2023 un festival de spiritualités. Curieuse de connaître les participant·e·s, Léa Assir est allée à leur rencontre afin de les interroger sur leurs motivations.

    Au programme du festival : des ateliers, des conférences, des tables rondes et un concert autour de diverses expressions spirituelles en Suisse. Spiritualité chrétienne, mais aussi « spiritualités actuelles, nouvelles spiritualités, spiritualités émergentes, spiritualités antiques redécouvertes », pouvait-on lire sur le descriptif de l’événement.

    Et c’est bien ce que le public y a trouvé. Les festivalier·ère·s ont pu découvrir des pratiques comme le Qi gong, le chant grégorien, le chamanisme, le tarot ou la parole priée. Des présentations étaient aussi proposées sur des thèmes comme l’écologie dans l’islam, les rapports entre neurosciences et spiritualité ou encore la mort dans différentes religions. Le tout animé par une vingtaine d’intervenant·e·s venu·e·s surtout de Suisse, et d’ailleurs.

    Le festival a été organisé sur l’initiative du secteur Formation de l’arrondissement du Jura des Églises réformées Berne-Jura-Soleure. Pour réaliser cette première édition du projet, un groupe de pilotage de sept personnes aux âges et profils variés a été réuni. L’objectif : créer des espaces ouverts de rencontre, de dialogue, de questionnement et de tissage de liens dans un monde où, hors des églises, des formes alternatives de spiritualité captent l’attention de nombreuses personnes.

    C’est précisément dans une démarche d’ouverture, souvent teintée de curiosité, que les participant·e·s que j’ai interrogé·e·s se sont rendu·e·s à l’événement. « J’ai été à des choses nouvelles que je ne connaissais pas. J’ai découvert la médiumnité et je suis vraiment étonnée » m’a dit Sarah*. Même son de cloche pour Jean, dont je me suis approchée parmi une large majorité féminine : « Le dénominateur commun de ma présence ici, c’est de pouvoir participer à des sujets que je connais moins bien et de voir comment ils se rattachent les uns aux autres. »

    Murielle fait partie des personnes qui sont restées du début à la fin. « Moi, tout m’a intéressée. Je suis allée à tout et j’ai à chaque fois retiré quelque chose que je pouvais emporter. Pour réfléchir et ensuite travailler sur moi », m’a-t-elle dit. Elle était accompagnée de Béatrice, qui m’a dit avoir été intéressée par les activités sur la médiumnité et les neurosciences. À quoi elle a ajouté les tables rondes, où ont été débattues « différentes interprétations de la spiritualité dans une convivialité extrêmement belle », selon la festivalière.

    Anne-Marie, qui s’est définie comme « curieuse de pas mal de choses », m’a dit avoir été attirée par l’atelier sur le chamanisme. Elle a aussi relevé la conférence sur la spiritualité et les neurosciences : « mêler le pragmatisme à quelque chose de plus grand, ça fait du bien. » La participante a également dit avoir apprécié l’humour des intervenant·e·s. Idem pour Sarah, pour qui « cela fait partie du tout. »

    Tou·te·s ont vu le jour dans une famille chrétienne. Sans forcément abandonner cette foi d’origine, chacun·e a exprimé avoir ressenti à un moment donné un besoin ou une envie de connaître autre chose. Sarah, par exemple, m’a parlé de son « chemin spirituel personnel ». « Ma base est chrétienne, j’ai une fille pasteure, je reste chrétienne. Mais quand même, dans les Églises il y a quelque chose qui manque », m’a-t-elle dit. Elle fait aujourd’hui partie d’une église où se pratique la méditation. « La spiritualité me libère, c’est-à-dire qu’elle me donne la nécessité de chercher d’abord en moi, au plus profond de moi », m’a-t-elle expliqué.

    Si le festival visait à jeter des ponts, le but a en tout cas été atteint pendant l’atelier sur le druidisme de Joëlle Chautems. Nommée druidesse en 2022, elle a animé la session en lisière de bois. Dans son introduction, l’intervenante a raconté avoir été envahie d’une grande émotion lorsqu’elle a réalisé qu’elle, druidesse, avait était invitée par l’Église. Elle a alors eu une pensée pour tou·te·s ses ancêtres, nous a-t-elle dit. Pour Murielle, ce fut un moment fort : « J’ai été touchée par le fait que certains conférenciers ont exprimé – moi, ça m’a beaucoup émue – leur plaisir et leur surprise d’être invités par l’Église. Le druidisme par exemple. Et l’islam aussi. »

     

    *Tous les prénoms sont fictifs.


    Image : Flyer du festival de spiritualités © Églises réformées Bern-Jura-Soleure

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