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01.09.2026

Creuser les croyances : le site archéologique de la cathédrale Saint-Pierre

La cathédrale Saint-Pierre, située au cœur de Genève, entre la hauteur de ses tours et la profondeur de ses ruines, nous raconte l’histoire de la ville, mais aussi celle de l’évolution des pratiques religieuses. Le site raconte l’histoire des Allobroges, puis celle des Romains, qui les conquirent, ainsi que celle des premiers chrétiens jusqu’à la Réforme. Les pierres ont gardé la marque de ces changements sociétaux et religieux et nous montrent que les croyances, si elles ne sont pas gravées dans le marbre, laissent toutefois des traces matérielles. 
Suivez-moi, je vous emmène sous la cathédrale Saint-Pierre. Sous le bâtiment massif se trouve un site archéologique, parfois méconnu des Genevois eux-mêmes. En 1976, une pelle mécanique des SIG (Services industriels Genevois) creuse droit dans la mosaïque de la salle de réception de l’évêque, datant du VIe siècle. Cela marque le sol d’un large trou, mais aussi le début des fouilles sous la cathédrale, qui dureront plus de vingt ans. Au premier regard, on peut se sentir perdu·e·x dans ce site, qui s’étend sur une surface de 3 000 m2. Il faut monter des escaliers, puis en redescendre, et remonter encore, car les niveaux d’occupation s’entremêlent. Mais suivez-moi, je vous guide. 
Le niveau le plus profond du site se trouve sous le chœur de la cathédrale actuelle. Après s’être faufilé entre deux murs stratigraphiques comme dans un labyrinthe, on se retrouve nez à nez avec un squelette recroquevillé dans une position peu naturelle, un mystérieux galet posé sur la hanche. Il a été inhumé sans cercueil ni sarcophage. Il s’agit d’une sépulture d’un chef allobroge, datant du Ier siècle avant notre ère. On ne sait pas grand-chose de cette civilisation celtique, qui n’avait pas de culture écrite. Nous sommes irrémédiablement biaisé·e·x·s par la vision réductrice des Romains, qui, les ayant vaincus, les dépeignent dans leurs textes comme de purs barbares. Néanmoins, sa sépulture reste longtemps un lieu de rituel et de mémoire, comme en témoigne le prélèvement ultérieur de son crâne, qui manque encore aujourd’hui. Depuis plus de deux millénaires, l’histoire du sommet de cette colline genevoise est enracinée dans des pratiques religieuses. 
Remontons un peu. Regardez cette pierre inscrite, on y lit Genava Aug. Le premier terme fait référence à la déesse tutélaire de la ville, Genava, et le second à l’empereur, qui est toujours qualifié d’auguste. En effet, en 58 avant notre ère, Jules César vainc les Helvètes durant la guerre des Gaules. Progressivement, les Romains occupent le territoire de la Suisse actuelle, fondent des colonies, et la romanisation s’ancre sur le territoire. Plusieurs pierres en ont gardé la marque, comme cette dédicace, qui permet à la fois de s’attirer la faveur de la divinité protectrice de la cité et d’affirmer son allégeance à l’Empire. Ici, comme souvent, le politique se mêle au religieux.
Prenons cet escalier, et retournons vers l’entrée. A votre droite, vous voyez ce mur, en pierres et en briques ? Et là, les restes de ce bassin octogonal ? Ce sont les restes de la première cathédrale construite sur la colline genevoise au IVe siècle et de son baptistère. Même l’Empire romain n’est pas éternel. Affaibli par sa grandeur, par la pression à ses frontières et par ses conflits internes, il se fissure. L’essor du christianisme alimente les tensions, car les partisans de cette nouvelle religion refusent de pratiquer le culte impérial. Les églises fleurissent, mais si les croyances évoluent, les savoirs et la culture persistent : ainsi, le siège de l’évêque genevois est construit en opus africanum, une technique de maçonnerie typiquement romaine. Le baptistère, quant à lui, symbole de renaissance et marqueur du nombre d’adeptes toujours croissant, est recouvert de mortier imperméable, une autre technique romaine.
Les murs sont moins immuables que ce que l’on imagine. Au fil des siècles, la cathédrale se dédouble, s’agrandit, se dote d’annexes, dont une luxueuse salle de réception avec mosaïque et chauffage au sol. C’est le sol de cette salle que la pelle mécanique des SIG a malheureusement ¬- ou heureusement - percuté. Le baptistère change lui aussi de forme. Dans les premières phases, le bassin est suffisamment large pour permettre l’immersion totale des néophytes qui sont plongés dans l’eau, à l’âge adulte, rappelant ainsi le baptême du Christ.  Avec le temps, le bassin est réduit : le baptême se fait par aspersion et se pratique aussi sur les enfants. 
Au début du VIe siècle, des reliques de saint Pierre sont transférées dans la cathédrale : un morceau de cervelle, une dent, et un fragment de ses chaînes. C’est à ces reliques que la cathédrale doit son nom.
Remontons encore. Regardez ces immenses piliers le long de la nef centrale. En l’an mil, une cathédrale monumentale unique réunit tout le complexe épiscopal. C’est sur ces mêmes fondations qu’est érigée la cathédrale actuelle, en 1160. Pour la suite de l’histoire, il faut ressortir du site et entrer dans l’église au-dessus. Le bâtiment connaît maintes rénovations et agrandissements, dont la chapelle des Maccabées. Les nombreuses fresques que vous observez dans cette chapelle ont été reconstituées, car elles ont été détruites au moment de la Réforme. Au début du XVIe siècle, la cathédrale se voit privée de toutes ses images, jugées incompatibles avec le nouveau culte. Les fresques sont recouvertes de chaux, les sculptures endommagées, la messe suspendue. Calvin accuse la cervelle de saint Pierre de n’être qu’un morceau d’éponge. 
Aujourd’hui, si l’église est restée un temple protestant, elle a conservé le nom de cathédrale en souvenir de son histoire, d’une croyance à l’autre. Situé au cœur de la vieille ville, surplombant toute la cité genevoise, ce bâtiment nous apprend que les pierres, si nous savons les écouter, nous racontent les changements de rites, de convictions et de sociétés. 


Image : Unsplash © Trnava University