
18.08.2026
En Terrain neutre : quand le cinéma interroge la neutralité suisse
En découvrant le documentaire En terrain neutre (Stéphane Goël et Mehdi Atmani, 2026), que j'ai particulièrement apprécié, j'ai eu envie de revenir sur le concept de neutralité. Longtemps, la Suisse a cultivé l'image d'un pays paisible, protégé par une nature majestueuse et par la certitude de sa neutralité. Mais alors que la guerre fait son grand retour sur le continent européen et ailleurs, ce principe vacille et soulève une question essentielle : que signifie concrètement « être neutre » pour la Suisse dans le contexte géopolitique actuel ?
C'est cette question que le documentaire prend pour point de départ. À travers une enquête politique teintée d'humour, de sarcasme et d'ironie, les réalisateurs nous entraînent des couloirs feutrés du Conseil de sécurité de l'ONU à New York jusqu'à la zone de démarcation entre les deux Corées. Le film offre ainsi l'occasion de revenir sur un concept souvent invoqué, mais rarement expliqué.
La neutralité est un concept souvent mal compris. Elle ne constitue pas un objectif en soi, mais un outil qui « a pour but de protéger l'indépendance de la patrie contre l'étranger »1. Pourtant, le consensus national autour de ce principe semble inébranlable : en 2024, environ 91% des citoyen·ne·x·s suisses considéraient qu'il fait partie intégrante de l'identité du pays2. Ce large soutien contraste pourtant avec une réalité plus complexe. La Suisse se revendique neutre tout en dépendant du regard que les autres États portent sur cette neutralité. C'est ce paradoxe qui permet d'en comprendre le fonctionnement.
Le politologue Pascal Sciarini distingue deux facettes de la neutralité : le droit de neutralité, applicable en temps de guerre, et la politique de neutralité, mise en œuvre en temps de paix3. Le « droit de neutralité » constitue un ensemble de règles internationales écrites et fixées lors des Conventions de La Haye de 19074, que la Suisse doit respecter lorsqu'une guerre éclate dans d'autres pays. Concrètement, ces règles interdisent à la Suisse de participer militairement au conflit, ou de fournir des soldat·e·x·s ou des armes aux belligérant·e·x·s de manière sélective. De plus, le territoire suisse reste inviolable, empêchant toute armée étrangère de le traverser. Ces mêmes règles imposent également à la Suisse de posséder une armée pour défendre son territoire. La « politique de neutralité » est quant à elle une stratégie utilisée en temps de paix. C'est une règle que la Suisse s'impose à elle-même dans l'unique but d'être ou de paraître crédible. Contrairement au droit de neutralité, elle n'est pas codifiée par le droit international et peut évoluer selon les époques et les stratégies.
Cette politique de neutralité était, jusqu'en 1990, nommée « la neutralité intégrale ». À cette période, la Suisse refusait de participer aux sanctions économiques contre d'autres pays pour ne pas prendre parti. Mais depuis la fin de la Guerre froide et encore de nos jours, la Suisse pratique une neutralité dite « différentielle », bien plus souple. Elle reste militairement neutre, mais contrairement à la neutralité intégrale, elle accepte de participer aux sanctions économiques. Cette évolution, amorcée dès les années 1990, s'est confirmée avec l'adhésion de la Suisse à l'ONU en 2002. Aujourd’hui, la Suisse considère que la défense de son indépendance passe par la coopération internationale plutôt que par l'isolement.
Le documentaire revient largement sur le conflit en Ukraine qui, en 2022, a constitué une mise à l'épreuve sans précédent de la neutralité suisse. Après quelques hésitations, le Conseil fédéral a décidé de s’aligner avec l'Union européenne aux sanctions contre la Russie, ravivant le débat sur la compatibilité de cette décision avec le principe de neutralité.
Le film s'intéresse également à l'un des principaux points de tension de la neutralité suisse : le matériel de guerre. Cette question se situe à l'intersection du droit de neutralité et de la politique de neutralité. La loi fédérale sur le matériel de guerre (LFMG, 2013) interdit notamment aux pays qui acquièrent des armes suisses de les réexporter vers un État impliqué dans un conflit armé sans l'accord de la Suisse.
Dans le contexte actuel de fortes tensions mondiales, le parti de la droite radicale, l'UDC (Union démocratique du centre), a lancé une initiative populaire visant à inscrire dans la Constitution fédérale une définition stricte de la neutralité intégrale, revenant ainsi au modèle qui prévalait entre 1938 et 1990. Au-delà de la stratégie politique, la neutralité est un pilier du « patriotisme constitutionnel » suisse. Dans une nation fragmentée culturellement, elle a historiquement servi de facteur de paix interne et d'équilibre entre les sous-cultures. Le film souligne cette dimension identitaire : pour beaucoup de citoyen·ne·x·s, la neutralité est indissociable de l'image de la Suisse, formant le socle d'une nation de volonté (Willensnation). Ce débat politique actuel n’est donc que la partie visible d’un rôle bien plus ancien et plus profond que la neutralité joue dans la construction du pays et de son identité.
La neutralité est donc bien plus qu'une posture diplomatique. Elle remplit des rôles structurels pour l'État suisse. D’abord, elle sert à maintenir la paix interne en créant un projet institutionnel commun, à défaut d'avoir une culture, une langue ou une religion communes. Ensuite, elle a servi historiquement de « zone tampon », notamment durant la Guerre froide, en offrant un espace neutre protégeant les axes de transit alpin. Enfin, grâce à son statut, la Suisse a pu offrir des services de médiation dans des contextes de conflits bilatéraux ou internationaux, appelés les « bons offices », ainsi que l'hébergement d'organisations internationales telles que le siège européen de l'ONU à Genève.
En conclusion, le film souligne que derrière chaque discours officiel se cache une lutte incessante pour la maîtrise de l'image à l'étranger. L'œuvre nous laisse sur une interrogation fondamentale : la neutralité est-elle une force qui protège ou une faiblesse qui empêche la Suisse de s'engager pleinement dans les défis mondiaux actuels ?
Image : Affiche du film « En terrain neutre » de Stéphane Goël et Mehdi Atmani