
27.07.2026
Abode of Dawn : immersion au cœur de la communauté du Dernier Testament
Le 12 avril 2025 je me suis rendue au Festival de films « Vision du Réel » à Nyon et j’y ai fait la découverte de « Abode of Dawn », noyau central de l’Église du Dernier Testament[1], une communauté qui vit dans une région reculée de la Sibérie en auto-suffisance depuis plusieurs décennies. La réalisatrice Kristina Shtubert s’y est rendue pour différents séjours de 2014 à 2024. Elle y a filmé le quotidien de ses habitant·e·x·s, recueilli leurs confidences et décortiqué les raisons qui les ont amené·e·x·s à suivre Vissarion ; leader de ce groupe, ancien agent de trafic routier et Messie auto-proclamé aujourd’hui incarcéré. Retour sur ce reportage bienveillant qui analyse sans jugement le vécu et le ressenti de ses protagonistes ainsi que sur l’histoire de cette communauté.
Le tournage commence en 2014. Kristina Shtubert[2] se rend dans la dépression de Minoussinsk, région de la Sibérie où se trouve ce que la communauté considère le Mont Sacré, Soukhaïa, où Vissarion[3] a bâti sa maison et celle de ses fidèles les plus proches. Autour de cette montagne, vivent d’autres adeptes dans les cinq villages suivants, originaires de la région ou venu·e·x·s d’ailleurs, désireux·ses de rester à proximité de celui qu’iels considèrent comme la réincarnation du Christ. Bien que ces villages ne soient pas exclusivement habités par des fidèles, on y dénombre tout de même environ 5000 membres de l’Église du Dernier Testament, soit près de la moitié de touxtes les partisan·e·x·s à travers le monde.
En rencontrant les différent·e·x·s protagonistes du reportage, on prend rapidement connaissance de leur mode de vie : pas d’alcool ni de drogue et une alimentation végétarienne. À « Abode of Dawn », on cultive la terre, les ressources sont partagées et l’argent est aboli. Ce lieu à l’apparence utopique servirait de refuge pour quiconque suivant les préceptes de cette Église à la lettre, lorsque la fin du monde arriverait. Mais quelle fin du Monde exactement ? Celle annoncée dans « le Dernier Testament », une compilation des écrits de Vissarion rédigés depuis 1991 et publiés dès 1996. Comparable à la Bible pour cette religion, il regroupe notamment les règles de la morale et des préceptes religieux prônés par Vissarion. Ces écrits mêlent des éléments de la religion orthodoxe russe avec des références au Bouddhisme, au Collectivisme ainsi qu’à l’écologie.
Grâce à l’immersion de Kristina Shtubert, on comprend ce qui a motivé celle et ceux qui pensent vivre « au centre de l’Univers » à rejoindre cette communauté. Pour commencer, depuis 1917, le gouvernement bolchévique de l’URSS a considéré la religion orthodoxe comme une « superstition » et a fermé, voire détruit, un certain nombre d’églises. À la chute de ce régime en 1991, des prédicateurs se sont auto-proclamés Christ, comme ce fût le cas de Vissarion, séduisant des croyant·e·x·s majoritairement orthodoxes en perte de repères. Le reportage nous présente par exemple Ana, une dame âgée qui a trouvé en « Abode of Dawn » un refuge où vivre sa foi et un lieu lui permettant de croire à la vie éternelle. Cette pensée est commune à presque touxtes les membres de la communauté qui vivent dans les villages : plus iels suivent à la lettre les préceptes de Vissarion, plus iels peuvent prétendre à survivre à la fin du Monde. Dans le reportage, on peut notamment entendre un homme dire « La civilisation se mangera elle-même, mais nous, nous pourrons survivre. », faisant référence à cette vie qu’il perçoit comme saine les séparant du reste de l’humanité. Ce lieu attirerait d’ailleurs d’ancien·ne·x·s délinquante·x·s ou des personnes avec des difficultés à gérer leur colère. Un autre homme témoigne notamment que le calme du lieu l’aide à s’apaiser, un autre que la vie en ville le rendait malade, ce qui l’aurait conduit plusieurs fois en prison. Dans le même registre, certains enfants sont parfois confiés à des personnes de la communauté car leur mode de vie sain, sans alcool ni drogue, serait la garantie d’un mode de vie plus paisible pour ces enfants placés. Le reportage met en avant Christine, une femme d’origine allemande, qui apprécie que ses enfants puissent vivre proches de la nature. Suite à un burn-out, elle dit avoir trouvé de la paix au travers de cette façon de vivre.
Mais le reportage ne se contente pas de mettre en avant les bienfaits de la communauté. On apprend notamment qu’en septembre 2020, Vissarion est arrêté avec certain·e·x·s de ses proches pour divers motifs. On retrouve par exemple celui de « pratiques discriminatoires » car à l’image des siècles passés les femmes ne sont pas considérées comme les égales des hommes. Dans le reportage, nous apprendrons notamment que Christine était victime de violences conjugales. D’autres accusations sont également évoquées, notamment des abus sexuels sur des femmes et des mineures, des interdictions de médication qui auraient conduit à des complications ou des décès, ainsi que le manque d’éducation fourni aux enfants. Enfin, on reproche aussi à Vissarion de faire de l’extorsion de fonds. On apprend dans les médias qu’il demandait des dons réguliers pour des projets associatifs. Sa manière de faire a ainsi été qualifiée de « pyramide financière » par le média Renter Archive Licensing.
Globalement, les personnes qui se sont désolidarisées de Vissarion dénoncent un manque de liberté de pensée et de croyance qui servirait d’après elles à contrôler leurs comportements. Celui qui, à l’origine, cherchait l’attention des médias s’est peu à peu éloigné du devant de la scène. Il s’est aussi distancé de ses adeptes. On peut le constater dans le film : lors d’un évènement important durant lequel il est supposé s’adresser à la foule durant une heure, il se présente simplement et annonce qu’il leur a déjà tout dit et s’en va.
Actuellement, Vissarion est encore incarcéré. Alors qu’il devait seulement être placé en détention préventive durant quelques mois en attendant son jugement, la date de ce dernier ne cesse d’être repoussée en raison de nouvelles plaintes qui s’accumulent. À cela, ses soutiens répondent qu’il s’agit de mensonges ayant pour but de le garder incarcéré et réfutent tous les chefs d’accusations qui pèsent sur lui. Iels s’inquiètent également des conditions dans lesquelles Vissarion est détenu.
Finalement, ce reportage met en exergue plusieurs points : l’ambivalence d’un lieu qui a parfois sauvé et parfois détruit, la vie en autarcie à l’ère d’internet et des réseaux sociaux, la possibilité de créer un endroit dénué de toutes violences et la liberté de croyances.
Image : Unsplash, © Aaron Burden
[1] Церковь Последнего Завета en russe, aussi appelée « Église de la foi unifiée »
[2] Née en Russie, elle étudie la Psychologie à Lomonov Moscow State University puis devient journaliste et éditrice de films. Elle apprendra également la direction des films à Berlin à la German Film and Television Academy. Elle est notamment reconnue pour son court métrage « Elisa » pour lequel elle reçoit plusieurs prix.
[3] Nom d’emprunt. Il s’appelle en réalité Sergeï Torop