
02.03.2026
Bugonia : Le cinéma est-il un outil pertinent pour parler de croyances complotistes ?
Dernière création en date du réalisateur Yorgos Lanthimos, primé au festival de Cannes en 2017 pour « The Killing of a Sacred Deer », et à la Mostra de Venise en 2023 pour « Poor Things », « Bugonia » raconte l’histoire de Teddy et Don, deux hommes acquis aux théories du complot, qui enlèvent Michelle Fuller (incarnée par Emma Stone), la présidente d’une importante firme pharmaceutique, car ils sont convaincus qu’elle serait une alien. Les deux kidnappeurs requièrent d’elle qu’elle contacte son empereur afin de libérer les êtres humains de leur contrôle. Sur un fond de comédie noire et de thriller social, le film évoque notamment des thèmes relatifs au conspirationnisme et au rapport à l’information. L’occasion de s’intéresser à la pertinence sociologique du film sur ces questions.
Le « complotisme », parfois également recouvert sous le terme de « conspirationnisme », est un phénomène d’une grande complexité. La notion renvoie davantage à une « mythologie politique »[1] - à comprendre comme une manière d’expliquer l’ordre du monde – qu’à un corpus déterminé de croyances. En d’autres termes, les complotismes sont des « métarécits »[2] qui visent à donner une cohérence à l’ordre du monde par la recherche d’une vérité supposément dissimulée. Pour le politologue Julien Giry, le conspirationnisme a été présent, sous des formes diverses, tout au long de l’histoire moderne et contemporaine. Des théories du complot concernant les juif·ve·x·s, les francs-maçons ou des sociétés secrètes ont ainsi vu le jour dès le 17e siècle. Ces théories n’ont pas forcément de lien entre elles, mais reposent sur certains traits communs, notamment la désignation d’un petit groupe social auquel serait attribuée une « appétence insatiable (…) pour le pouvoir politique, moral et économique »[3]. Ainsi, la société serait corrompue par ce groupe qui cultiverait un « art du secret »[4] en opérant dans l’ombre. Giry souligne également que ces discours reposeraient sur la réification du groupe supposément dirigeant à une forme d’inhumanité[5], soit par le recours à des métaphores animales ou démoniaques, soit – plus récemment – par l’émergence de théories faisant intervenir des extra-terrestres. Un ensemble d’éléments que l’on retrouve dans le traitement du personnage incarné par Emma Stone, au regard des deux « complotistes ».
Dans le film, Michelle Fuller est accusée d’être une Andromèdienne, à savoir une espèce extraterrestre qui dirigerait secrètement le monde en y envoyant des individus anthropomorphes. Si le terme « andromédien » renvoie, d’un point de vue sociologique, à certaines mouvances New Age – et plus particulièrement au courant des Starseed, fondé sur la croyance selon laquelle certains êtres humains seraient dotés de facultés extraordinaires en raison de leur origine extraterrestre[6]–, l’idée généralement défendue par ces mouvements repose davantage sur l’attribution d’une mission : celle d’aider l’humanité, en vertu d’une supposée supériorité d’espèce[7]. Or, dans Bugonia, le registre de croyances relève plutôt de « l’hypothèse reptilienne »[8] (l’idée que les personnes puissantes du monde seraient des extra-terrestres hostiles à la civilisation) ou QAnon (qui croient en le complot d’une forme d’élite mondiale organisée autour d’un réseau de criminalité souterraine). La différence tient également du fait que les Starseed s’auto-définissent comme tels[9], alors que les croyances reptiliennes ou QAnon tiennent d’un processus de type accusatoire. En d’autres termes, les starseeds se perçoivent elleux-mêmes comme des extra-terrestres, là où les croyances complotistes accusent un individu ou un groupe de l’être. Les socio-anthropologues Manéli Farahmand, Sybille Rouiller et Mischa Piraud ont qualifié cette constellation de mouvements de « conspiritualités »[10], afin de rendre compte de la superposition de postures issues du conspirationnisme politique et de références New Age. En ce sens, Bugonia ne cherche vraisemblablement pas à produire le portrait exact d’une croyance spécifique, mais se nourrit d’un ensemble d’éléments issus de registres différents (parfois contradictoires) pour produire une narration qui évoque une forme prototypique du complotisme.
Pour ce faire, le film adopte le point de vue de Teddy et Don. Le premier est un homme isolé, dont le récit dévoile que sa mère est plongée dans le coma à la suite de la prise d’un médicament commercialisé par l’entreprise de Michelle. Le second, son cousin, apparaît quant à lui psychologiquement dépendant de Teddy, probablement en raison d’un problème cognitif. Lors de la seule scène du film où l’on suit Teddy, manutentionnaire dans une usine, sur son lieu de travail, sont évoquées les questions des accidents de travail et de l’aliénation salariale. La narration renseigne ainsi sur les trajectoires biographiques des personnages, victimes d’un système inégalitaire et défavorable en raison de leur classe sociale ou de leur condition physique. Le récit sous-entend qu’ils auraient glissé dans le complotisme en réaction aux injustices vécues. En effet Michelle Fuller est présentée dès le départ dans un exercice de damage control[11] à la suite d’un scandale. L’audience est alors amenée à comprendre, à défaut de son appartenance à une espèce extra-terrienne, au moins son appartenance à une élite économique dont les choix ont directement impacté les vies de Teddy et de Don. Leur réaction est donc présentée comme une critique politique inaboutie, qui échoue à appréhender le monde dans sa complexité structurelle réelle. La journaliste Judith Beauvallet souligne que plusieurs voix critiques ont pointé la dimension réductrice du film sur cet aspect[12], qui tomberait dans un travers qui pourrait être qualifié de « classiste », en ceci qu’il tend à associer l’agentivité politique aux classes les plus éduquées, en reléguant les classes populaires du côté des croyances irrationnelles et du recours à la violence. Ces tropes[13] rejoignent, plus globalement, les constats du sociologue Pierre France[14], qui a étudié les idées reçues associées à la « figure » du complotiste, notamment à travers un large éventail de productions médiatiques et littéraires. Celle-ci ferait l’objet d’une double stigmatisation, à la fois psychologique (le complotiste serait un « paranoïaque »)[15] et sociale (le complotiste, provenant des classes dominées se ferait abuser par celleux qui distillent ces discours – et qui proviennent des classes privilégiées)[16]. En d’autres termes, Bugonia se nourrit de stéréotypes concernant le complotisme.
Nous constatons ainsi que ni les croyances évoquées par le film, ni la réalité démographique présentée ne correspondent, en définitive, à une caractérisation pertinente de la question des complotismes. Aussi peut-on se demander si le film a un réel intérêt sociologique dans la façon de penser la question. J’argumenterai que oui, à la condition de plonger davantage dans le sens profond du film. En effet, un film de fiction n’a pas pour vocation première de proposer un portrait fidèle de la réalité, pour autant, il n’en reste pas moins toujours le produit d’une époque et le résultat d’un contexte culturel.
Un film ne signifie jamais uniquement par sa narration, ou plutôt, la narration d’un film ne se limite jamais à son récit. Le film repose également sur une grammaire visuelle et sonore. Le personnage de Michelle Fuller est présenté, dès la séquence qui l’introduit, dans une succession d’embrasures de portes, de retour de caméra intradiégétique (une caméra présente dans le récit), voire de photographie d’elle. Cet effet correspond à un « surcadrage », à savoir une construction de l’image telle que le sujet est présenté comme contenu, visuellement, par un second cadre inscrit dans le cadre de l’écran. De plus, Michelle Fuller est également présentée par sa duplicité. Elle apparait à l’écran, puis dans le retour de la caméra. Elle apparait dans l’embrasure d’une fenêtre, mais aussi dans le reflet de la table en face d’elle (Figure 1). Cette duplicité constante du personnage invite l’audience à interroger sa posture, la validité de ses propos, et plus largement, la confiance qu’elle peut accorder au récit. Doit-on, en tant que spectateur·ice·x, faire confiance à ce personnage, ou doit-on adhérer aux théories de Teddy et Don ? En figurant ainsi, par l’image, l’ambivalence du personnage, le film invite à douter du médium même qui transmet le récit, à l’instar des complotistes qui doutent des médias qui leur transmettent des informations. Bugonia sert ici d’expérience au travers de laquelle l’audience est amenée à reproduire le processus intellectuel qu’une personne complotiste produirait dans son propre rapport à la réalité.
Bugonia ne propose pas une représentation sociologiquement correcte du complotisme ou des complotistes. Toutefois, un film, fût-il fictionnel, eût-il même été grossier dans ses assertions socio-historiques, demeure une production culturelle qui s’inscrit – et saisit – certains enjeux de son époque. En effet, il serait difficile de nier le florilège de productions qui cherchent à appréhender la désagrégation des régimes d’autorité intellectuelle. Certain·e·x·s parlent de « post-vérité »[17], d’autre de « fake news »[18], dans tous les cas, cet enjeu préoccupe le débat public. Davantage qu’un portrait fidèle des croyances complotistes, Bugonia propose une véritable réflexion de nature épistémologique[19]. La multiplication des surcadrages qui, à mesure que le récit progresse, ne parviennent plus à contenir le sujet filmique, ainsi que les effets de duplicité, agissent comme une multiplication des points de vue, lesquels se contredisent au point de désagréger les cohérences narratives auxquelles personnages et audience s’attachent. Lanthimos invite à remettre en cause le récit filmique, comme les personnages de Teddy et Don remettent en cause les récits médiatiques et scientifiques. Il ne s’agit pas d’un film sur les complotistes en tant que réalité sociologique, mais d’un film sur les complotismes comme posture de croyance. L’œuvre cherche ainsi à saisir une détresse, une angoisse profonde face au labyrinthe de vérités que serait devenu le champ médiatique, et invite le spectarorat à s’engager dans cette expérience intellectuelle.
Image : Image tirée du film Bugonia (Figure 1).
[1] Giry, J. (2015). Le conspirationnisme. Archéologie et morphologie d’un mythe politique. Diogène, 249-250(1), 40-50. https://doi.org/10.3917/dio.249.0040.
[2] Ibid, p.41.
[3] Ibid, p.42.
[4] Ibid, p.45.
[5] Ibid, p.46.
[6] Site Andromeda – Straseed : https://andromedaascension.com/andromedan-star-family-starseeds/. (Consulté le 28.12.2025).
[7] UNADFI (2023). Les graines d’étoiles, ces humains d’origine extra-terrestres. En ligne : https://www.unadfi.org/actualites/groupes-et-mouvances/les-graines-detoiles-ces-humains-dorigine-extra-terrestres/. (Consulté le 28.12.2025).
[8] Robert-Rimsky, T. (2022). Traquer les reptiliens, dévoiler la vérité, Ateliers d’anthropologie. En ligne : http://journals.openedition.org/ateliers/17060 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ateliers.17060.
[9] Dazed (2023). Starseeds: the aliens who want to take humanity to the fifth dimension. En ligne : https://www.dazeddigital.com/life-culture/article/59602/1/starseeds-viral-aliens-fifth-dimension-qanon-tiktok-interview. (Consulté le 28.12.2025).
[10] Farahmand, M. Rouiller, S. Piraud, M. (2023). « QAnon pastel » ou la surprenante convergence entre conspirationnisme politique et spiritualités New Age - Cyber-ethnographie d’activistes francophones. Anthopologica, 65. En ligne : https://cic-info.ch/wp-content/uploads/2023/10/document.pdf.
[11] Action qui consiste, pour une personne de pouvoir, à engager un dispositif de communication médiatique visant à rétablir son image après un scandale.
[12] Beauvallet, J. (2025). Bugonia : le film « d’aliens » que tu vas adorer… ou vraiment détester. Ecran large. Youtube : https://www.bing.com/videos/riverview/relatedvideo?q=ecran+large+bugonia&mid=5A3C0F620F913675C27D5A3C0F620F913675C27D&FORM=VIRE. (Consulté le 20.12.2025).
[13] Représentation stéréotypée, présente dans un large corpus d’œuvres.
[14] France, P. (2016). Pour une sociologie politique du complot(isme). Centre Européen de Sociologie et de Sciences Politiques – Working paper. En ligne : https://cessp.cnrs.fr/IMG/pdf/wp05.france.sociologiepolitiqueducomplotisme.pdf.
[15] Ibid, p.8.
[16] Ibid, p.10.
[17] Mercier, C., Warren, J.-P., & Malet, R. (2025). Post-vérité : la crédibilité du discours scientifique à l’heure des « faits alternatifs ». PU Rennes.
[18] Giry, J. (2021). Les fake news comme concept de sciences sociales. Essai de cadrage à partir de notions connexes : rumeurs, théories du complot, propagande et désinformation. Questions de communication, 2021, 38, pp.371-394.
[19] Comprendre : une réflexion autour de la production de la connaissance.